Tous les bijoux ne se retrouvent pas dans des écrins. Il y en a aussi dans les bobines (plutôt les disques durs de nos jours) de l'Office National du Film du Canada. Pour preuve, cette sortie sur DVD d'un film compilation de quelques œuvres animées de jeunes réalisateurs. "Génération Extrême", qui a fait l'objet d'une projection limitée dans quelques salles au printemps 2003, est donc désormais disponible en format numérique pour tous ceux qui s'intéressent à la nouvelle vague des créateurs et des réalisateurs dans le domaine de l'animation.
Six "courts", comme on dit, sont ainsi présentés dans leur format d'origine, autant visuel que sonore. Les techniques employées sont variées et vont du classique dessin sur planches celluloïd à l'animation par ordinateur en passant par les marionnettes filmées en image par image. C'est ce qui fait, bien entendu, la richesse de ce programme. Pour la plupart des réalisateurs présents, il s'agit bien souvent de la deuxième ou troisième œuvre de leur cru qui est offerte ici. Mais en guise de bonus, les premières créations de quatre d'entre eux sont aussi proposées. Intéressant, comme nous le verrons plus loin. Attardons-nous maintenant sur le programme principal, les six courts métrages.
Les ramoneurs cérébraux (The Brainwashers) de Patrick Bouchard: la technique employée ici est la prise de vue image par image sur des marionnettes en argile sculptée. L'histoire, plutôt sombre, raconte une intervention médicale dans le cerveau d'un pauvre homme. On y injecte deux "ramoneurs" (le terme anglais de "laveurs de cerveaux" semble plus approprié) qui vont devoir faire place nette aux souvenirs qui y sont présents. Mais le gardien de la grande bibliothèque de ces pensées stockées réussi à sauvegarder une composition musicale aux effets magiques. Le détail des décors est fantastique et rien ne semble avoir été laissé au hasard. Il y en a même tellement qu'on ne peut pas tout voir. Superbe travail qui a duré tout de même trois ans.
Rumeurs (Rumors) du Groupe Kiwistiti: la technique est l'animation traditionnelle par dessins. Dans une ville de Québec toujours remplie de visiteurs, un attroupement s'est formé autour d'un homme à terre visiblement mal en point. Tout le monde regarde, mais personne ne semble chercher à le sauver. À l'aide d'animation "parallèle", on comprendra vite les pensées des principaux témoins et la raison de leur immobilité ou de leur présence. Véritable satire sociale du monde dans lequel nous vivons, nous y retrouvons tous les types de personnages, du curieux profiteur à l'homme d'affaires indifférent (sauf à son temps), du policier zélé à la marginale de passage. Mais qui s'occupe de notre blessé pendant ce temps? Dans un débordement d'idées graphiques tout aussi imaginatives les unes que les autres, une façon universelle de faire comprendre la vie quotidienne du peuple urbain.
François le Vaillant (Francesc Lo Valent) de Carles Porta Gracia: produit par dessins sur celluloïd. Quelque part dans un passé lointain d'un pays montagneux, un petit village vit paisiblement de ses troupeaux et de ses fermiers. Mais l'arrivée du terrifiant chevalier noir dans un jaillissement d'éclairs et de tonnerre répand la terreur et oblige la fuite de tous. Presque tous, car un chevalier décide que c'est assez et qu'il ne doit plus combattre aux côtés du chevalier noir. Dans sa rébellion, il tentera de sauver les villageois et trouvera peut-être sa douce moitié. On ne perd pas une minute dans cet enchaînement de combats et d'effets visuels. Mais le plus appréciable, ce sont sans aucun doute les excellents bruitages parfaitement synchronisés avec les dessins pour rendre l'action encore plus réaliste et rythmée.
The Stone of Folly de Jesse Rosensweet: technique d'animation image par image avec des marionnettes articulées. Dans un Moyen Âge ténébreux, les débuts de la médecine sont à la limite de l'horreur. Ceux que l'on donne pour fous sont envoyés en salle d'opération où, sous une anesthésie rudimentaire, on extrait de leur cerveau une pierre qui servira en fait à élever les générations futures. La représentation qui est donnée ici du passé est à la limite du bric-à-brac. Rouages, poulies et autres montages de bois remplacent les rayons X ou les méthodes pour endormir. Des détails époustouflants pour une réalisation parfaite.
La pirouette (Pirouette) de Tali: la technique utilisée ici le dessin sur celluloïd. À travers les péripéties d'une vieille dame qui habite une ferme jusqu'aux profondeurs de la jungle urbaine, les différences d'appréciation de la nature et de ce qu'elle nous donne. Élevant ses poules, récoltant les œufs, surveillant sa chèvre, notre bonne vieille dame vit paisiblement dans sa petite maison. Pour gagner un peu d'argent, elle emmène sa chèvre en ville et joue de l'accordéon devant des restaurants qui servent des carrés de nourriture qui sont censés être du poulet. Pour attirer la foule, elle a appris à sa chèvre, qui est perchée sur un tabouret, à faire la pirouette. Mais de retour chez elle, sa nourriture à elle ressemble à du poulet ou du gigot. La ville et ses illusions sont loin. Avec un humour parfois cinglant, nous voyons ici parfaitement la différence de point de vue entre ceux qui s'intéressent encore à la terre et ceux pour qui ce n'est même plus une moindre préoccupation. Parfois drôle et parfois triste. Mais c'est ainsi que va la vie.
Antagonia de Nicolas Brault: dessin 2D assisté par ordinateur et tablette graphique. Sur une banquise perdue dans un Nord lointain, deux volatiles, un jeune et un plus vieux, essayent de comprendre le monde bizarre qui les entoure. Sous la glace, des formes inquiétantes semblent les suivrent en permanence. Comme des ombres qui seraient les leurs. C'est alors que la curiosité légendaire des plus jeunes viendra perturber cet environnement de tranquillité. Mais où est la véritable surface de la glace: dessous ou dessus? Et qui est l'original: l'ombre ou le volatile? Partant de thèmes aussi communs que le questionnement des plus jeunes et de l'incompréhension des plus vieux face à cela, nous avons ici une fable sur l'existence qui mérite le détour. Qui sommes-nous et que pouvons-nous modifier autour de nous?
Ce DVD produit par l'ONF est un excellent ensemble d'œuvres qui méritent toutes une attention particulière et qui sauront toucher tout amateur du genre qui se respecte. Proposé en anglais ou en français, le menu donne le choix des courts métrages, des bonus ou des biographies des six réalisateurs présentés ici. Le son, principalement des bruitages et de la musique, est offert en Dolby Digital. Les menus sont statiques, mais bien dans l'idée du DVD (film d'introduction et graphisme des menus par Nicolas Brault). Les quatre films "bonus" sont donc les premières œuvres de Patrick Bouchard, Tali, Groupe Kiwistiti et Nicolas Brault. Si les trois autres ont gardé leur style pour leurs œuvres subséquentes, seul Groupe Kiwistiti a changé complètement son approche entre les deux concepts. Pour ma part, je préfère celui de "Rumeurs". (Note de l'éditeur: un transfert anamorphique pour les items panoramiques aurait été intéressant).
Un produit presque parfait à qui il ne manque que des commentaires ou des entretiens avec les différents réalisateurs. Cela aurait permis de mieux comprendre encore leurs œuvres. Dommage. Mais cela n'enlève en rien la qualité des productions proposées. Prenez donc le large avec ces "flibustiers de l'animation", telle que les présente la pochette du DVD.
| Film | 10 |
| Menu | 7 |
| Suppléments | 8 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |