L'animation de l'année 2007 n'est pas Ratatouille ou Bee Movie. Il s'agit plutôt de "Paprika", le dernier cauchemar fantasmagorique et onirique de Satoshi Kon qui continue à traiter de ses obsessions personnelles. Un autre chef-d'œuvre réalisé par le David Lynch du dessin animé.
L'histoire peut ressembler à celle d'eXistenZ de David Cronenberg, mais en beaucoup plus développée. Il s'agit plutôt d'une adaptation du roman de Yasutaka Tsutsui originellement paru en 1993. Un instrument appelé la DC Mini permet d'aller dans les rêves pour guérir les personnes qui souffrent de traumatismes. Une idée expérimentale qui a du génie. Sauf qu'elle est récupérée par des terroristes qui cherchent à s'accaparer du monde des songes pour les utiliser contre le commun des mortels. Pour sauver la situation, le détective Konakawa et la docteure Atsuko peuvent toutefois compter sur l'aide de Paprika qui arpente l'inconscient et le subconscient des êtres pour rétablir l'ordre.
Ce dessin animé pour adultes comporte plusieurs niveaux de lecture qui obligent le spectateur à revoir quelques fois l'œuvre pour bien la saisir. En multipliant les visionnements, la trame narrative en apparence inutilement complexe devient extrêmement simple. Il est surtout possible d'admirer ces nombreux détails incrustés ici et là, ce qui apparaît dans les premières scènes pour être utilisées dans les dernières. Du début à la fin, le réalisateur brouille la mince ligne entre le rêve et la réalité, superposant finalement ces deux éléments, faisant côtoyer doppelgangers, doubles, alter-egos, reflets dans le miroir et chimères de l'esprit.
Le thème principal du film est bien entendu le rêve. Sauf que "Paprika" n'a strictement rien à voir avec les bonbons sucrés de Walt Disney. Le tout se rapproche plutôt du Mulholland Drive de Lynch, mais sans les univers trop sombres et astreignants. Le dédoublement d'identité est toujours présent, tout comme ces séquences qui se répètent, créant des effets immédiats chez les personnages. L'ombre d'un 12 Monkeys n'est donc jamais trop loin. Cette imagination débridée rend le récit complètement imprévisible. Et avec des séquences d'action surgissant à chaque tournant, il est ardu de s'ennuyer ou de décrocher.
Cet opus est également un amalgame des précédentes visions de Kon. Le suspense est présent et il ne peut que rappeler l'inquiétant Perfect Blue. Il y a des aspects engagés (ces terroristes des rêves) comme dans le plus ordinaire Tokyo Godfathers et une fascinante décortication de la société japonaise. Ces thèses, sans être trop appuyées, sont de la partie, prenant souvent naissance dans l'inconscience des âmes, revenant sous le tapis par l'entremise de symboles sexuels marquants, évoquant au passage le mémorable Paranoia Agent.
Le principal point de comparaison se dresse cependant avec le sublime Millennium Actress, sans doute le meilleur film du cinéaste. Les espaces temporels se chevauchent par l'entremise de technologies (la télévision, l'Internet), il y a souvent un voyeur narrateur pour commenter les situations et le fantasme s'avère le meilleur moyen d'arriver à ses fins. De plus, il y a cette fabuleuse leçon de cinéma d'un auteur qui n'hésite pas à se mettre à nu, multipliant les clins d'œil à la toute fin, parlant admirablement du septième art avec souplesse. Cette fois, ce n'est pas l'amour qui est à l'honneur (tant mieux, car le dévoilement des sentiments amoureux se veut un peu naïf), mais plutôt l'identité, entre un passé parfois un peu lourd et un futur difficile à cerner.
Pour appuyer ces visions kaléidoscopiques, il n'y a rien de mieux que des images à couper le souffle. Les couleurs sont tout simplement merveilleuses, toujours très lustrées et brillantes. Les contrastes permettent de s'enfoncer davantage dans l'âme des personnages et le rendu s'avère exemplaire. L'animation, mélangeant les dessins en deux dimensions et des effets visuels conçus par ordinateur, s'avère incroyablement souple. La recherche du style (recréation de souvenirs, songes dans des teintes diamétralement opposées) n'est pas fortuite et le principal défaut des autres histoires de Kon est généralement corrigé. Lorsque les héros courent, il n'y a plus d'effet de rythme qui laisse à désirer.
La trame sonore trop accrocheuse a été conçue par Susumu Hirasawa, déjà aux commandes des musiques derrière Paranoia Agent et Millennium Actress. Il y aura donc des airs électro-pop incroyablement mélodiques, qui font frissonner dès les premiers accords. Ces mélodies appuient parfaitement les situations, sauf qu'elles ont tendance à enterrer les voix. Néanmoins, il y a de très jolis sous-titres jaunes en anglais, en français et en espagnol en cas de besoin. Les différentes pistes sonores en Dolby Digital 5.1 recréent parfaitement des mélanges de voix, des bruits de pas, des applaudissements et des réminiscences musicales sans toutefois détourner le regard de l'histoire.
La pochette est extraordinaire. Le visage de Paprika se voit greffer d'une multitude de rêves de ses patients. Un ravissement total! Le menu principal du DVD est beaucoup plus conservateur. Sur une belle pièce trop courte se trouvent quelques figures qui tremblent. Au centre s'affichent les options habituelles. Les suppléments surprennent par leur profondeur. Il y a bien une série de huit bandes-annonces variées, mais le reste s'avère très songé. Il y a tout d'abord une piste de commentaires assez techniques où Kon, Hirasawa et un des producteurs déchiffrent les différents niveaux de lecture en s'attardant longuement au rôle de la musique. Il y a ensuite un documentaire d'une demi-heure mettant en vedette le réalisateur et l'auteur du roman. Ils parlent de l'adaptation, des changements et des similitudes, de la création des esquisses, des longues heures de travail en solitaire tout en s'attardant au rôle du subconscient sur le quotidien! Tout aussi passionnants sont ces échanges d'environ 30 minutes autour d'une table entre le cinéaste, le romancier Yasutaka Tsutsui et deux personnes qui ont prêté leurs voix aux personnages. Ils traitent de la particularité du doublage, de leurs scènes préférées et de la métafiction tout en analysant des rêves récurrents. Et ce n'est pas tout! Il est possible de savoir comment sont construits les effets spéciaux grâce à la présence du directeur de la photographie Michiya Kato et il y a un autre segment sur la création de ces mondes parallèles par l'entremise du directeur artistique Nobutaka Ike. Tout simplement fascinant.
"Paprika" est à ranger à côté des meilleures œuvres de son auteur. Intelligent sans être trop touffu, excitant sans verser dans le divertissement à tout prix, il s'agit aisément d'un des meilleurs récits à être sortis sur les écrans québécois 2007. Peut-être même le meilleur. À voir plus d'une fois pour saisir toutes ces subtilités.
| Film | 9 |
| Présentation | 8 |
| Suppléments | 9 |
| Vidéo | 10 |
| Audio | 9 |