Cinéaste québécois qui a rencontré un énorme succès en 2000 avec son très léché Maelström, Denis Villeneuve a pris le temps de se ressourcer avant de revenir en force. En 2008 avec son très populaire court-métrage Next Floor qui à fait la joie de Cannes, puis cette année avec son beaucoup plus délicat "Polytechnique", qui vient tout juste de sortir en format DVD et Blu-ray.
6 décembre 1989. Un jeune homme (Maxim Gaudette) décide de prendre les armes et d'abattre 14 femmes à l'École Polytechnique de Montréal. Son massacre est vu par les yeux de Valérie (Karine Vanasse) qui était dans le feu de l'action, et de Jean-François (Sébastien Huberdeau) qui se sent responsable de ne pas avoir essayé de tout tenter pour éviter le pire.
S'attaquer à ce fait véridique n'a pas dû être une sinécure et s'il y aura toujours un public moins réceptif (les victimes et les personnes qui sont encore traumatisées), le travail du metteur en scène est exemplaire. Il ne cherche pas la polémique ni à expliquer les raisons des évènements. Il préfère simplement recréer ce qui s'est passé selon trois regards différents. Ce procédé à la Rashomon permet de mieux saisir les enjeux. Bien que la trame narrative mettant en vedette le personnage de Karine Vanasse soit légèrement moins convaincante que les deux autres, la symbiose s'effectue progressivement, devenant une entité propre.
Sans doute que le sujet a déjà été traité dans l'excellent Elephant de Gus Van Sant. Cela n'empêche pas le créateur de Un 32 août sur terre d'impressionner par sa démarche, utilisant de fabuleux plans séquences et de belles lenteurs poétiques qui savent créer beaucoup de sensations. La finale plus explicative et la multitude de métaphores (un peu trop d'ailleurs, surtout lorsque ce sang finit par se mélanger) n'enlèvent en rien la portée du message social qui oblige la société à se questionner sur le sexisme qui peut être présent en sourdine. Le tout est porté par une interprétation généralement juste et crédible, dominée par une performance glaçante de Maxim Gaudette.
L'utilisation d'une photographie en noir et blanc amène un aspect documentaire véridique et une sincérité indéniable à l'ensemble. La définition des contours demeure juste, et la profondeur des contrastes met à profit cette noirceur qui combat sans cesse la lumière. Du grain peut émaner à l'occasion, donnant encore plus de style aux figures. La douce musique mélodique au piano de Benoît Charest laisse parfois un peu d'espace à des pièces populaires (comme le classique "Tainted Love" de Soft Cell). Les différentes pistes sonores françaises et anglaises sont précises et immersives, faisant sursauter lors de la fusillade, alors que les dialogues s'entendent généralement sans aucune difficulté. Les sous-titres blancs dans la langue de Molière et de Shakespeare ont toutefois tendance à se perdre dans l'image.
La pochette sobre montre un plan rapproché de la comédienne Karine Vanasse. Le menu principal du Blu-ray offre un montage de scènes sur un air tristounet. Les écritures sont un peu trop petites, ce qui peut donner mal aux yeux. Les suppléments proposent des bandes-annonces ainsi que deux documentaires. Le premier est un segment présenté à l'émission "Enjeux" le 30 novembre 1999. Pendant 47 minutes, des survivants parlent de leur condition, de la difficulté de vivre normalement et du sentiment de culpabilité. Attention aux cœurs sensibles tant l'émotion est forte. Il y a finalement un extrait de cinq minutes de l'émission "Ici comme ailleurs" qui a été diffusée le 8 décembre 1989. Sur un montage de photographies, le journaliste Pierre Bourgault parle de la signification de ce tragique évènement en insistant sur le besoin d'ouvrir le dialogue. Une pastille essentielle qui sent pourtant le manque de sa pièce maîtresse: une piste de commentaires du réalisateur.
"Polytechnique" est un drame intelligent qui ne cherche jamais à faire la leçon. Au contraire, il s'agit d'une fiction qui cherche à recréer les affres de la réalité, démontrant au passage un malaise de société qui est peut-être encore latent. Sans crier au chef-d'œuvre, il s'agit facilement d'un des meilleurs films québécois de 2009, et certainement une étape marquante dans la filmographie de Denis Villeneuve, qui promet à nouveau de faire réagir avec la sortie prochaine de Incendies, une adaptation cinématographique de la réputée pièce de Wadji Mouawad.
| Film | 8 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 6 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |