Né en Nouvelle-Orléans en 1924, le romancier et dramaturge américain Truman Capote grandit en Alabama où il fut élevé par une tante après le divorce de ses parents alors qu'il n'avait que quatre ans. C'est durant son enfance qu'il se lie d'amitié avec Harper Lee, qui lui rendit plus tard hommage en basant sur lui le personnage de Dill dans son fabuleux roman To Kill a Mockingbird. Après le remariage de sa mère, Truman prend la direction de New York et adopte le nom de famille de son beau-père. À l'âge de 17 ans, il quitte l'école et se déniche un emploi au magazine New Yorker où son excentricité attire immédiatement l'attention. Son premier roman, Other Voices, Other Rooms (1948), est bien accueilli, mais sème la controverse à cause de son traitement réaliste de l'homosexualité. Après quelques années passées en Europe où il commence à écrire pour le théâtre et le cinéma, il retourne aux États-Unis et connaît un succès considérable avec Breakfast at Tiffany's (1958), dont l'adaptation cinématographique par le réalisateur Blake Edwards propulsa Audrey Hepburn au rang de vedette incontestée. À cette époque, Truman s'est déjà bâti une réputation dans les milieux culturels, celle de jeune écrivain prometteur à la voix de fausset capable d'égayer les soirées mondaines par son esprit vif et sa répartie facile C'est en 1959, dans un article du New York Times relatant le meurtre sordide d'une riche famille du Kansas, qu'il puisera l'inspiration pour son prochain roman, In Cold Blood (1964), transposé à l'écran par Richard Brooks en 1967, mais où Truman ne figurait pas comme personnage. "Capote", premier long métrage du cinéaste Bennett Miller, s'attarde aux recherches effectuées par le romancier pour l'écriture de son livre et à la relation d'amitié qu'il établira avec un des deux assassins.
"Jusqu'à ce matin de la mi-Novembre 1959, peu d'Américains (en fait, peu d'habitants du Kansas) avaient entendu parler de Holcomb. Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur l'autoroute et comme les trains jaunes défilant sur les rails en direction de Sante Fe, le drame, sous forme d'événements exceptionnels, ne s'était jamais arrêté ici." (Extrait de In Cold Blood, traduction libre de votre humble serviteur).
Prévoyant écrire un article pour un magazine, Truman Capote (Philip Seymour Hoffman) se rend dans le petit village de Holcomb au Kansas en compagnie de son amie d'enfance Harper Lee (Catherine Keener) pour effectuer des recherches sur le meurtre crapuleux des quatre membres d'une famille aisée. Poussé par la curiosité et fasciné par les circonstances entourant le crime, il décide d'étendre l'envergure du projet pour en faire le roman qui deviendra le joyau de sa carrière, In Cold Blood. Pour ce faire, il organise de multiples entrevues avec les deux prisonniers, en particulier avec Perry Smith, un jeune homme taciturne et articulé au passé trouble. La compassion qu'il éprouve pour Perry le pousse à aider les deux accusés, mais ce sentiment entre en conflit avec son propre besoin d'aboutissement, car il ne pourra terminer son livre tant que la sentence n'aura pas été exécutée.
Cette relation ambiguë entre l'écrivain et Perry Smith constitue l'élément clef de l'intrigue de "Capote". On ne pourrait imaginer deux individus plus différents l'un de l'autre, mais le rapprochement s'effectue parce chacun a vécu une enfance difficile. Comme le dira Capote: "...c'est comme si nous avions grandi dans la même maison, mais j'en suis sorti par la porte avant, alors qu'il a choisi la porte arrière". Ce lien tissé par la souffrance passée se butera cependant à l'ambition personnelle de Truman et au besoin primaire de Perry de rester en vie. L'auteur est aussi narcissique qu'égocentrique et ne reculera devant rien pour atteindre son but, devenir une célébrité adulée de tous. Il n'aide Perry et son acolyte à cheminer au travers du processus judiciaire que pour parvenir à obtenir du premier les confidences nécessaires à la conclusion de son livre. Il multiplie les mensonges et la manipulation, et devient extrêmement contrarié lorsqu'il voit les procédures d'appel et les reports d'exécutions se multiplier. De son côté, Smith tarde à révéler au romancier la pièce maîtresse qui lui permettra de terminer son roman, c'est-à-dire: "que s'est-il passé en cette journée fatidique?", parce qu'il espère toujours échapper à la potence. Cette relation complexe et ambivalente fait de "Capote" un film absolument captivant.
Évidemment, on ne peut passer sous silence la performance magistrale (récemment Oscarisée) de Philip Seymour Hoffman dans un rôle difficile, alors qu'il aurait pu facilement sombrer dans la caricature. Il réussit non seulement à capturer toutes les particularités physiques qui ont rendu l'auteur si populaire et reconnaissable de son vivant, mais également à les investir d'une humanité touchante qui laisse transparaître les émotions contradictoires qui l'habitent malgré sa personnalité excessive. Quant à Catherine Keener, elle interprète avec justesse la voix de la raison en Harper Lee, une femme forte et droite qui ne manque pas d'humour et qui est la seule que son ami Truman ne peut duper. Mention honorable à Clifton Collins Jr., excellent dans la peau de Perry Smith.
Basé sur la biographie de Truman Capote écrite par Gerald Clarke, le scénario de Dan Futterman parvient à capturer l'essence de l'auteur sans nous inonder de détails superflus et les scènes entre Truman et Perry, où priment le non-dit et l'ambiguïté, évoquent avec finesse la complexité de leur relation. On se doit aussi de louer le travail de Bennett Miller qui, pour son premier film, fait preuve d'une assurance de vétéran. Sa réalisation, tout en nuance et en retenue laisse les protagonistes évoluer au sein du cadre et insuffle au film un rythme lent et délibéré qui hypnotise sans jamais lasser. La direction photo grise et morose d'Adam Kimmel, avec ses panoramas évocateurs des plaines du Kansas, nourrit cette ambiance d'espaces qui permettent au spectateur d'absorber pleinement les subtilités de l'intrigue. Des failles dans "Capote"? Certes, mais elles sont mineures. Le film s'essouffle brièvement dans le second tiers et la relation entre Truman et l'auteur Jack Dunphy (Bruce Greenwood), à peine esquissée, m'est apparue superflue. Plusieurs questions demeurent également sans réponses, comme si le film nous taquinait et nous faisait languir sans jamais remplir ses promesses. Par contre, c'est tout à fait dans l'esprit de Truman Capote qui lui, se serait délecté de cette délicieuse manipulation.
Côté technique, le transfert vidéo est digne du film. L'image est claire, la palette de couleurs est rendue avec soin et le niveau des contrastes et des détails est excellent. Je n'ai noté aucun problème de compression ou d'accentuation des contours. Seul petit problème, il y a plusieurs poussières et égratignures lors des certaines scènes qui dépeignent les paysages du Kansas, ce qui est plutôt étrange pour un film aussi récent. C'est probablement une question d'équipement réduit et de conditions de tournage puisque le directeur photo mentionne dans les suppléments qu'il a tourné ces séquences en solo pendant les quelques heures où les conditions météo le permettaient. La piste audio est également de première qualité. La séparation des canaux est nette et la musique coule vers les enceintes arrière pour offrir un environnement sonore enveloppant. Les effets ambiophoniques supportent agréablement l'ambiance et les dialogues sont clairs et sans distorsion. La présentation est standard et les menus, accompagnés de la musique envoûtante du film, sont subtilement animés par des photos des principaux personnages et des extraits du roman qui défilent en arrière-plan.
Quelques suppléments de qualité viennent agrémenter cette édition. Pour débuter, on retrouve deux pistes audio de commentaires. La première, avec Bennett Miller et Philip Seymour Hoffman, n'est pas très animée, mais offre tout de même quelques anecdotes intéressantes et un aperçu de différents aspects du tournage. Miller s'attarde aux éléments liés à la production, alors que Hoffman se concentre sur le jeu des acteurs. Le réalisateur est de retour sur la seconde piste en compagnie du directeur photo Adam Kimmel. L'ambiance est à la camaraderie et le propos, plus technique, est centré sur les aspects visuels. Cette piste demeure plus intéressante que la précédente. Par la suite, on a droit à trois revuettes faisant environ quarante minutes au total. Tout d'abord, "Answered Prayers" utilise des extraits de films d'archives, ainsi que des entrevues avec Miller, Kimmel et le biographe de Capote, Gerald Clarke, pour nous offrir un bref survol de la vie et de la carrière de Truman Capote. Ensuite, "Making Capote: Concept to Script" se concentre sur la pré-production par l'entremise de photos prises pendant le tournage et d'entrevues avec les artisans du film, alors que "Making Capote: Defining a Style" couvre les aspects techniques ayant servi à donner au film son look distinctif. Ces deux segments sont informatifs et concis, évitant le côté spectacle qui pollue habituellement ce genre de revuette. Plus d'une douzaine de bandes-annonces (mais pas celle du film...) viennent compléter les suppléments.
"Capote" nous offre le portrait nuancé d'un homme extroverti et fascinant qui a suivi les traces de Noël Coward et qui, avec Andy Warhol, devint la quintessence de la célébrité moderne. C'était également un homme complexe qui, malgré sa soif d'adulation et son égocentrisme, s'est retrouvé confronté à ses propres carences morales et fut rongé par les remords. Il ne parvint jamais à trouver le chemin de la rédemption, n'écrit aucun autre livre et termina sa vie seul, aux prises avec ses démons intérieurs et l'alcool. "Capote" est, à tous points de vue, un des deux ou trois meilleurs films de l'année 2005. Vu la qualité des aspects techniques et des suppléments, je vous le recommande fortement.
| Film | 9 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | 6 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |