Jusqu'à maintenant, presque tous les superhéros de "comic books" portés au grand écran avaient l'avantage d'être déjà connus du grand public. Qui ne connaissait pas Spider-Man, Batman, Hulk, Superman et même les X-Men? Les deux grandes exceptions récentes sont "Blade: The Vampire Hunter" ainsi que "Daredevil". Le premier a l'avantage d'être un personnage ne cadrant pas dans le modèle du superhéros traditionnel, ce qui a fait en sorte que le film eût du succès sans que la plupart des gens ne sachent qu'il était issu du milieu de la bande dessinée américaine. Par contre, pour Daredevil, c'est loin d'être le cas; il est tout à fait typique, voire même très semblable à certains autres et est immédiatement identifiable à une forme d'art qui est encore victime de beaucoup de préjugés défavorables. Ainsi, contrairement aux autres films où le cinéphile moyen avait déjà une idée du personnage, la réputation de Daredevil ne repose sur rien. Les concepteurs du film ont donc choisi une approche classique au scénario, tout en y insérant le plus de références à la bande dessinée possible, afin de satisfaire autant les néophytes que les ardents lecteurs de la bande dessinée. Le résultat est très partagé; ceux qui n'avaient pas entendu parler de Daredevil avant de voir le film ont été déçus, ne voyant pas l'intérêt d'un film de ce genre, alors que les adeptes en sont ressortis enchantés, appréciant chaque petite référence, aussi obscure soit-elle. Afin de pouvoir convaincre le plus de gens possible de l'intérêt du film, il est donc nécessaire de faire un historique de la bande dessinée, édité par Marvel Comics.
Comme Hulk, Spider-Man, les X-Men, les Fantastic Four et bien d'autres, c'est Stan Lee qui créa Daredevil en 1964. Et comme beaucoup de ces superhéros, c'est la radioactivité qui lui donne ses pouvoirs. Dans la bande dessinée, le jeune Matt Murdock sauve la vie d'un vieillard traversant la rue, mais ce faisant, il est renversé par un camion transportant des déchets radioactifs. Des suites de l'accident, il perd la vue, mais, miraculeusement, tous ses autres sens deviennent beaucoup plus sensibles: son ouïe se transforme même en une espèce de radar, s'apparentant à celui des chauves-souris. Décidé à ne pas se laisser abattre par son handicap, il s'entraîne intensément, et devient un expert en arts martiaux. Après que son père se soit fait assassiner par des gangsters, il se transforme en justicier, et venge sa mort. Conscient qu'il peut désormais faire une différence, il prend le nom de Daredevil, l'homme sans peur.
Cette première série de bandes dessinées s'échelonne sur plus de trente ans (avril 1964 jusqu'à octobre 1998), totalisant 383 numéros (numérotés de -1 à 381), en plus d'une foule de numéros spéciaux et miniséries connexes. Les numéros les plus célèbres sont sans aucun doute ceux de Frank Miller, dans lesquels le personnage est littéralement réinventé, lui qui était devenu aussi désuet qu'inintéressant. C'est d'ailleurs lui qui crée Elektra, et qui établit Kingpin et Bullseye comme deux antagonistes de taille. Après le départ de Miller, la série est lentement redevenue anodine, pour être finalement annulée. Mais en 1998, un certain Joe Quesada et Jimmy Palmiotti, deux dessinateurs renommés, décident de fonder une sous-compagnie dans Marvel; Marvel Knights. Ils ont le feu vert et en deviennent les éditeurs. Dans Marvel Knights, les superhéros sont plus noirs, plus violents et les artistes sont tous connus et reconnus, assurant ainsi une nouvelle visibilité aux personnages. Le titre-vedette est "Daredevil", dessiné par Quesada et Palmiotti, et scénarisé par nul autre que Kevin Smith, le réalisateur et scénariste de Clerks, Mallrats, Chasing Amy, Dogma et Jay & Silent Bob Strikes Back (et aussi propriétaire d'un magasin de bandes dessinées au New Jersey, "Jay and Silent Bob Secret Stash"). Dans cette nouvelle histoire, Bullseye est de retour et assassine la secrétaire et ex-copine de Matt Murdock. La série est un succès instantané. Suite à ces 15 numéros, c'est Brian Michael Bendis, un des scénaristes les plus populaires du moment, qui prend la relève, c'est d'ailleurs lui qui continu d'écrire la série (avec interruptions de quelques numéros, dont quelques-uns par Bob Gale, le scénariste de Back to the Future), à ce jour au numéro 44.
Pour le film, les scénaristes ont choisi de s'inspirer principalement des écrits de Frank Miller. Le film débute lorsque Matt est tout jeune, avant son accident. Son père, boxeur de bas niveau, réussit à peine à faire vivre sa petite famille en travaillant aux quais, espérant que son fils ne subisse pas le même sort que lui, et devienne avocat ou médecin. Mais un jour, Matt, revenant de l'école, surprend son père en train de tabasser un homme dans la rue. Matt comprend dès lors que son père est un homme de main de la pègre. Horrifié, il s'enfuit en courant, et, dans la panique, est victime d'un accident qui lui coûte sa vue, mais augmente tous ses autres sens. Refusant de se laisser décourager par son handicap, Matt s'entraîne intensément et devient le justicier Daredevil. Maintenant adulte, il combat le crime sous toutes ses formes; le jour comme avocat, et la nuit en superhéros. Voilà pour l'origine de Daredevil; en tout, un bon 45 minutes du film; la suite est un peu plus consistante... Fréquentant depuis peu la superbe Elektra Natchios, fille d'un célèbre multimillionnaire, Matt se voit invité à une réception. Pendant la soirée, Elektra et son père quittent rapidement les lieux, éveillant les soupçons de Daredevil. Ce dernier prend en filature la voiture des Natchios, et, confirmant ses soupçons, est témoin de l'assassinat du père d'Elektra par Bullseye, un formidable assassin qui peut lancer de façon mortelle tout objet qui lui tombe sous la main. Mais en combattant Bullseye, Daredevil réussit à faire quelque chose que personne d'autre n'avait réussi à faire auparavant; lui faire manquer sa cible. S'en suivra donc une lutte à finir entre Elektra, Daredevil et Bullseye, le tout sous l'oeil attentif du Kingpin, roi de la pègre New-Yorkaise.
Telles que mentionnées plus haut, plusieurs références et anecdotes sont glissées dans le film, dans le but de satisfaire l'exigeant public du monde de la bande dessinée américaine. Ainsi, le film est rempli d'hommage aux créateurs et aux événements marquants de la bande dessinée. Aussi, comme dans chacun des films basés sur les personnages qu'il a créés, on note une brève apparition de Stan Lee; ici, on voit le jeune Matt l'empêcher de traverser la rue, évitant ainsi qu'il ne se fasse frapper par un autobus (bien sûr en hommage à l'origine décrite dans la bande dessinée). Kevin Smith est aussi présent, jouant le rôle du technicien de laboratoire médico-légal. Notons que ce dernier était aussi présent sur le plateau de tournage presque tous les jours, à titre de conseiller au réalisateur. On voit aussi brièvement Frank Miller, en garde de sécurité, tué par Bullseye. Un hommage est aussi rendu à une douzaine de créateurs sous la forme de référence à leurs noms (Quesada, Bendis, Colan, Everett, etc.).
Pour ce qui est du film lui-même, il est très fidèle à la bande dessinée. Quelques petits détails mineurs sont changés, par exemple l'accident qui cause la perte de la vision à Matt et le fait que Kingpin soit interprété par un acteur de race noire, mais ces changements sont nécessaires au contexte du film. Par ailleurs, on note aussi des variations plus radicales: Ben Ulrich ne travaille pas pour le "Daily Bugle" (nécessaire, pour dissocier Spider-Man de Daredevil), le Kingpin a grandi dans le Bronx (choix de l'acteur oblige) et Elektra n'est pas une redoutable assassine. On note même l'ajout de détails intéressants, par exemple l'appareil dans lequel Matt dort, lui permettant d'isoler tous ses sens et ainsi mieux dormir. La performance des acteurs est toutefois un peu décevante, sans pour autant être mauvaise. Il est important de souligner que d'un point de vue physique, la distribution des rôles est quasi parfaite. Il n'en demeure pas moins que le jeu Ben Affleck et de Jennifer Gardner est un peu artificiel, enlevant une certaine crédibilité à quelques passages. Mais que ce soit pour l'un ou pour l'autre, leurs affinités physiques leur font pardonner toutes leurs faiblesses. Par contre, Michael Clark Duncan en Kingpin et Colin Farrel en Bullseye sont parfaits à tout point de vue, et jouent leur rôle d'une façon irréprochable. Soulignons aussi l'excellente performance de Jon Favreau en Foggy Nelson, qui, fidèle à lui-même, est inimitable. Quant à la réalisation, elle est elle aussi un peu décevante. Les quelques temps morts dans le fil du scénario auraient pu être évités par un réalisateur d'expérience. Notons aussi que les chorégraphies des combats sont aussi décevantes: Daredevil et Elektra sont tout de même deux des meilleurs ninjas au monde... L'intégration des scènes faites par ordinateurs est généralement réussie, à l'exception des séquences où l'on voit Daredevil voler dans la ville. Tous les ralentis et projectiles sont bien faits, et la façon dont Daredevil perçoit les choses autour de lui est des plus réussie. C'est d'ailleurs un détail très important à la compréhension et à l'appréciation du film par les néophytes. La seule grosse déception de "Daredevil" est sa longueur. N'eut été du désir de vouloir obtenir la mention PG-13 en salle, le film aurait été beaucoup plus long, avec une histoire supplémentaire, malheureusement charcutée pour les besoins de la cause.
Pour ce qui est de la qualité visuelle du DVD, même si au-delà de la moyenne, elle demeure un peu décevante, surtout en comparaison avec le reste. Le transfert est impeccable, sans aucune égratignure et tache. Les couleurs sont bien représentées, même si on constate qu'elles sont délavées par endroits. Le plus gros défaut est un manque de nuance du côté des couleurs sombres. Ceci est particulièrement dommage du fait que le film se déroule en grande partie la nuit. On constate aussi dans ces scènes sombres un léger fourmillement en arrière-plan. Malgré ces petits défauts, l'image reste d'un excellent niveau. Cette baisse de qualité est sans aucun doute imputable à la foule de suppléments présents sur ce disque (l'"Enhanced Viewing Mode"), ainsi que les six pistes sonores présentes. Compte tenu de la qualité et de la pertinence de ces ajouts, on pardonne aisément ce manquement.
La piste sonore est des plus impressionnante. On voit, dès les premières minutes d'écoute, que beaucoup de temps a été investi dans la conception sonore, ainsi que dans le mixage. Les canaux ambiophoniques sont employés à profusion, sans pour autant que ce soit à outrance. Les basses fréquences sont bien présentes lorsque requises, sans, encore une fois, exagération. La piste sonore bénéficie aussi d'un excellent dynamisme en intensité, permettant de pleinement goûter aux subtilités du mixage. La séparation des canaux est bien exploitée, permettant l'élaboration d'un plan sonore enveloppant, aidant grandement à s'immerger dans l'univers sonore de Daredevil. Deux scènes sont particulièrement réussies à ce niveau: celle où il prend conscience de ses capacités auditives, ainsi que celle où, juché au haut d'un édifice, il écoute les bruits de la ville. Notons aussi la présence d'une piste sonore pour handicapés visuels (très à propos!).
Comme suppléments, on nous offre pour commencer une piste de commentaires très pertinente de la part du réalisateur Mark Steven Johnson et du producteur Gary Foster. Les deux y vont d'amusantes anecdotes sur la production du film et sur les scènes présentées à l'écran. Cette piste de commentaires peut permettre une plus grande appréciation du film. On nous propose ensuite une piste de sous-titres de commentaires, permettant de voir défiler à l'écran des explications sur le film, sans toutefois perdre de l'aspect sonore du film (un compromis doit être fait pour avoir des commentaires; soit on perd de l'image, soit on perd du son...). Une autre méthode d'information sur le film, celle-ci moins intrusive, permet de mettre en fonction une écoute améliorée ("Enhanced Viewing Mode"); c'est-à-dire que lorsqu'une petite icône apparaît à l'écran, de courts et moins courts commentaires du superviseur des effets spéciaux sont présentés, avec images à l'appui (cette fois-ci, c'est le fil de l'histoire qui y perd...).
Le deuxième DVD, uniquement consacré aux extras, est séparé en deux parties: "The Film" et "The Comics". Dans la première partie, on retrouve pour commencer un documentaire d'environ une heure sur la production du film, intitulé "Beyond Hell's Kitchen". On y apprend la façon dont le film a vu le jour, comment les costumes ont été créés, le choix des acteurs, le design des décors et de l'environnement sonore, etc. Ponctué de plusieurs interviews, ce documentaire est extrêmement bien fait sans jamais paraître long. Vient ensuite un spécial de la chaîne de télévision HBO, présenté par Jennifer Garner. Ce documentaire, même si intéressant, est en fait une grosse publicité pour le film, et est généralement redondant après l'écoute du premier documentaire. Le documentaire suivant, intitulé "Character Profile: The Kingpin", nous propose un portrait du personnage "Kingpin" par l'entremise d'interviews du réalisateur et du comédien. Vient ensuite un bref documentaire sur Tom Sullivan, un aveugle qui a agi à titre de consultant pour le film. On nous y montre son mode et sa philosophie de vie, avec son handicap. On retrouve ensuite des extraits de l'audition de Jennifer Garner, pour le rôle d'Elektra et un segment intitulé "Multi-angle dailies" où on nous propose de voir plusieurs fois deux scènes, sous des angles différents et lors de différentes prises. Aussi présente est une section consacrée aux photos prises lors de la production du film. La section de suppléments est finalement complétée par les bandes-annonces du film, ainsi que trois vidéoclips de chansons du film: "For You" (The Calling), "Won't Back Down" (Fuel) et "Bring Me To Life" (Evanescence).
Dans la deuxième section du DVD, consacrée à la bande dessinée "Daredevil", on nous présente tout d'abord un segment d'une heure comprenant des interviews des principaux artisans ayant dessiné ou scénarisé "Daredevil" au fil des années: les plus intéressants sont sans doute les interviews de Stan Lee, Frank Miller et Kevin Smith. Les autres sont tout de même très pertinents, sauf celui de David Mack; ce dernier ne fait que parler de son art (ce qui est normal, puisqu'il n'a fait qu'une poignée de numéros, dont le seul élément intéressant est la présence de Ben Ulrich.). On soupçonne que Mark Steven Johnson a un faible pour lui (ce qui est loin d'être l'opinion de votre dévoué critique...). L'anecdote la plus intéressante est sans doute celle de Kevin Smith, nous expliquant pourquoi il n'a toujours pas écrit la suite de la bande dessinée "Bullseye", plus d'un an après la parution du premier numéro...
Cette section se poursuit par un segment intitulé "Shadow World", où on nous présente les extraits de la bande dessinée qui ont inspiré certaines scènes du film. Il est intéressant de voir à quel point Mark Steven Johnson connaît lesdites bandes dessinées, et avec quel brio il a réussi à concevoir une histoire qui se tient, en s'inspirant des idées de plusieurs scénaristes différents. La section est complétée par des fiches explicatives sur chacun des personnages importants du film.
Les menus sont superbement présentés, dans le mode de "vision" de Daredevil. Ils sont animés, avec des effets sonores et animations en fonction des choix. Aussi, sur le second disque, il est possible d'accéder à un "Easter Egg"; au menu du segment "Beyond Hell's Kitchen", il suffit de sélectionner le bouton "Play" et de déplacer le curseur vers la gauche, permettant ainsi d'activer les sais (ses armes) d'Elektra. Ce bouton caché mène à quelques amusants "bloopers".
Malgré que le film s'adresse plus particulièrement à un public averti et surtout informé, il bénéficie tout de même d'une des éditions DVD les plus réussies et des plus complètes. Les fonctionnalités lors du visionnement ainsi que la panoplie de suppléments démontrent un engagement profond de la part des concepteurs. Une édition modèle, que plusieurs compagnies productrices de DVD auraient intérêt à imiter. Une seule chose est étrange; la demi-heure de matériel supplémentaire dont parle abondamment le réalisateur n'est présente nulle part sur le DVD... doit-on s'attendre à une autre édition, version "Director's Cut"?
| Film | 8 |
| Menu | 9 |
| Suppléments | 10 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 9 |