Dans certains cas, l'ego d'une personne peut l'amener à se dépasser. D'autres fois, il montre carrément l'humain sous son jour le plus excentrique, morbide et tenace pour aucune raison autre que l'habituelle rengaine: "parce que je le peux". Le documentaire de Debbie Melnyk, bien que traitant du scandale entourant la personne de Conrad Black, semble davantage miser sur cette caractéristique, montrant avant tout un portrait biographique plutôt qu'un homme et son scandale. Dans la foulée, la réalisatrice s'est perdue en route, livrant au final un film qui vacille entre la biographie, le documentaire et le scandale, ne sachant quel parti pris aurait le dessus. Hésitant jusqu'à la dernière minute, voici le résultat: aucun.
Ayant perdu à un très jeune âge ses deux parents, Conrad Black s'est retrouvé l'héritier d'une fortune s'évaluant à l'époque dans les 5 millions de dollars. Doté d'une certaine bosse des affaires, ce dernier ira faire fructifier les capitaux en achetant des journaux locaux et quelques épiceries. Il devient multimillionnaire avant l'aube de ses 32 ans. Cependant, l'homme qu'il est ne fait rien à demi-mesure. Il se bâtit une réputation qui va en parallèle avec son éducation, donc très élevée. Ce dernier profite de toute occasion afin de se montrer digne de diriger les feuilles de chou ou autre entreprise démagogue. Le scandale éclate soudainement. Un beau jour, on apprend que Conrad Black ne serait pas réellement aussi riche que l'on pourrait le croire. Pas légalement, du moins. Pleuvent ensuite les accusations telle une tombée de cendres recouvrant lentement Pompéi en même temps que la crédibilité médiatique qui entourait celui qui s'était construit une personnalité dite de béton. Black décide de se faire citoyen de l'Angleterre, affirmant n'avoir jamais trouvé une place au Canada pour finalement aboutir aux États-Unis afin de poursuivre la tournée promotionnelle d'un livre qu'il a rédigé sur la vie de Roosevelt. D'une pierre deux coups. Il fuit le Canada et s'impose en grand admirateur du drapeau tricolore, poursuivi de toute part.
"Citizen Black" n'est pas dans la lignée des Fahrenheit 9/11 ou autres Super Size Me. Michael Moore et Morgan Spurlock peuvent dormir tranquilles, car leur siège n'est en aucun cas menacé. La réalisatrice dresse un portrait vague et énigmatique du tenace financier, si bien qu'on se prend à poser davantage de questions que le métrage n'en résout. Hésitant toujours entre l'humour, le documentaire et la biographie, les faits s'entremêlent, créant une confusion surprenante qui mine les propos entretenus tout au long du film. Peut-être, à défaut d'un résultat aussi bancal, aurait-il fallu privilégier une approche plus tenace, plus en parallèle avec la personnalité du documenté. En frais de preuves, la réalisatrice nous amène quelques coupures de journaux, des bouts de phrases tirés d'articles passés, mais rien qui puisse se tenir à l'instar de Roger & Me dans lequel le principal intéressé n'apparut jamais à la caméra de Moore. Le cas de Black montre un homme qui a voulu en faire croire à une population, mais également à lui. De ce côté, la démonstration de l'énorme ego ne fait aucun doute et démontre même quelques touches rafraîchissantes d'ironie. Cet aspect consiste la partie la plus importante du métrage. En effet, Debbie Melnyk se fait un malin plaisir à juxtaposer les éléments du succès de Black pour ensuite rapidement lui faire descendre de quelques positions par rapport à la réalité qu'il tente de couvrir. Il aurait été facile de renforcer le point de vue en interrogeant des gens ayant travaillé pour Conrad Black, chercher des preuves plus accablantes pour mettre à nu les plans diaboliques du financier requin et s'affranchir de la besogne de livrer un documentaire témoignant d'une population enragée de se faire mener par les requins tandis qu'elle n'a que les restes.
Les suppléments offrent quelques petits segments tournés par Debbie Melnyk durant une réunion importante dont le visionnement était interdit par les prosécuteurs américains. Ils ne sont guère intéressants et ajoutent très peu à ce qui aurait été une belle occasion de faire le point après trois années. Sont donc absents: une piste de commentaires, des scènes coupées et des entrevues supplémentaires pour faire un métrage plus abrasif et cynique. Les menus sont statiques et sans musique, à l'image de l'introduction du documentaire: semi-drôle.
Pour un documentaire, l'image est franchement décevante. Une trop grande compression a été opérée, minant du coup le plaisir visuel de regarder un géant tomber de son trône. Le son est honnête, pas trop mal fignolé, excepté lors des suppléments où les sous-titres imposés sont réellement nécessaires. Tout comme les extras, une attention spéciale aurait pu être apportée pour soigner l'image comme le contenu de ce documentaire.
Malgré quelques ratés, dont une réalisation des plus convenues et une approche timide de son sujet, "Citizen Black" fait mouche et nous offre le portrait d'un homme plus occupé à bien paraître qu'il ne l'est vraiment. Sans être totalement raté ni réussi, "Citizen Black" n'est ni plus ni moins qu'un constat inoffensif sur la personnalité de Black.
| Film | 6 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 1 |
| Vidéo | 5 |
| Audio | 6 |