Edward Burtynsky est un artiste de renommée internationale dont les photographies à grande échelle présentent des paysages naturels transformés par l'homme. Son oeuvre, sorte de chronique sur l'industrialisation, propose des photos de mines à ciel ouvert, de carrières, d'usines, de cours de recyclage, de barrages et d'autoroutes. Il photographie donc les matériaux et les débris de la civilisation, mais avec une esthétique d'une grande beauté. Cette collision entre sujet et beauté soulève évidemment des questions d'éthique et force le spectateur à réfléchir puisque Burtynsky ne propose pas de réponses faciles. "Paysages Fabriqués" ("Manufactured Landscapes") de la documentariste Jennifer Baichwal tente de mettre en contexte et d'étendre la portée narrative des photos de Burtynsky. Le film vient d'ailleurs tout juste de se mériter le prix Genie du meilleur documentaire canadien de 2006.
Le film suit Burtynsky en Chine, alors qu'il parcourt le pays pour photographier les effets d'une révolution industrielle sans précédent dans l'histoire de l'humanité. On passe donc du plancher d'une manufacture, où rangée après rangée de travailleurs chinois assis à leur poste de travail semblent défiler sans fin devant la caméra (on se rendra compte que l'endroit fait plus d'un kilomètre!), au site du barrage des Trois Gorges, 50% plus gros que n'importe quel autre barrage existant, qui a nécessité le déplacement de plus d'un million de personnes et la "déconstruction" de treize villes et villages qui sont maintenant partiellement ou complètement disparus sous les eaux, et enfin à Shanghai, où l'étendue inouïe du processus d'urbanisation nous montre l'avancée inexorable des gratte-ciel écrasant lentement le vieux Shanghai, forçant ses résidents (toutes les terres sont propriété de l'État en Chine) à quitter les lieux et à se relocaliser ailleurs. Malgré les mesures coercitives employées, certains îlots de résistance se forment et le contraste entre modernité et tradition n'en est que plus frappant. Cette juxtaposition est parfois présentée de façon ingénieuse quand, par exemple, une riche agente immobilière nous fait visiter sa luxueuse demeure et remarque que "ceci est une cuisine à aire ouverte", alors que la caméra nous montre un paysan utilisant un poêle quasi médiéval juste à l'extérieur. Le film fait également un détour par le Bangladesh, où des travailleurs démantèlent d'énormes pétroliers dans des conditions épouvantables (les pétroliers à coque simple ont été mis hors service après la tragédie de l'Exxon Valdez) pour en récupérer le métal. Ce segment nous propose les photos les plus surréalistes et les plus saisissantes de Burtynsky.
"Paysages Fabriqués", malgré certaines longueurs et une trame sonore "industrielle" qui finit par tomber sur les nerfs, réussit à mettre l'art de Burtynsky en contexte et nous permet de méditer sur l'impact énorme de l'homme sur son environnement, tout en évitant les sermons et les excès didactiques. La réalisatrice épouse l'approche du photographe, et nous présente un sujet complexe sans porter de jugements simplistes ou tirer des conclusions réductrices. À part quelques commentaires épars de Burtynsky, le film est dénué de narration et comporte très peu de commentaires des habitants (en Chine, on ne tourne pas où on veut et on ne parle pas à qui on veut), mais dans ce cas-ci, une image vaut vraiment mille mots. La ligne est mince entre la folie et le génie de l'homme, et on ressort du visionnement subjugué et envahi par un curieux mélange d'angoisse et de respect.
Tourné en super 16 mm, le film propose une image granuleuse qui souffre parfois de contrastes approximatifs et d'un manque de définition au niveau des détails. Mais bon, ce n'est pas du 35mm et ce look un peu rugueux se marie parfaitement avec le sujet. La piste sonore est assez dynamique pour un documentaire, mais comme je l'indiquais plus haut, la musique et les effets sonores de type "industriels" provenant des enceintes arrière finissent par agacer. Les dialogues sont clairs et les entrevues et commentaires des résidents sont évidemment sous-titrés. La présentation est standard et les menus sont statiques et de navigation aisée. Les suppléments sont passablement intéressants et proposent des scènes coupées avec commentaires optionnels de la réalisatrice, une entrevue avec celle-ci et Edward Burtynsky, une autre avec le directeur photo et une galerie de photos commentées par Burtynsky qui donne un excellent aperçu de son oeuvre et de sa démarche artistique.
Fascinant documentaire qui, malgré son rythme lent et une approche qui privilégie les images, provoque et nous fait réfléchir sur l'impact de l'humanité sur l'environnement.
| Film | 7 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 6 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 7 |