En 1944, les Nazis ont réuni des artistes et intellectuels juifs dans un havre de paix nommé Theresienstadt, où ils étaient traités comme des rois et avaient toute la liberté de s'exprimer et de pratiquer leur art. Vous y croyez? Theresienstadt était en fait un camp de concentration de transition surpeuplé et sordide où ceux qui ne mourraient pas de faim ou de maladie attendaient leur "transport" vers Auschwitz et d'autres camps où ils étaient exterminés. Cette supercherie du Club Med pour juifs, c'est ce que les Allemands voulaient faire croire au reste du monde. Ça a marché, puisqu'ils ont même réussi à berner un envoyé de la Croix-Rouge venu inspecter les lieux. Fiers de leur coup, ils décidèrent de tourner un film de propagande sur le camp et de l'envoyer aux pays neutres pour les convaincre qu'il n'y avait rien de machiavélique dans cette relocalisation des juifs en Europe de l'Est et que ceux-ci menaient une existence confortable dans leurs nouveaux domiciles. Ils choisirent pour cette tâche, Kurt Gerron, acteur, star du cabaret et réalisateur juif allemand, lui-même prisonnier du camp. C'est la vie de cet homme à la fois aimé et controversé que raconte l'excellent documentaire de PBS "Prisoner of Paradise", nominé aux Oscars en 2003.
Kurt Gerron aimait le théâtre et le cinéma plus que tout. Doté d'un physique corpulent et d'une bouille ronde à la Jacques Villeret, il devint rapidement star du cabaret à Berlin et fut le premier, en 1926, à interpréter la chanson "Mack the Knife" dans la pièce à succès "The Threepenny Opera" de Bertol Brecht. Il fit par la suite le saut au cinéma, notamment dans le classique The Blue Angel de Josef von Sternberg, au côté de Marlene Dietrich, et dans Diary of a Lost Girl de Georg Pabst. On le retrouvera par la suite derrière la caméra et il réalisera une vingtaine de films entre 1931 et 1937. Avec la montée du Nazisme, les juifs sont traqués et Gerron est chassé d'un plateau de tournage par les SS. Ne pouvant plus travailler en Allemagne, il partira vers Paris et par la suite vers les Pays-Bas où on le reverra sur les planches dans différents numéros de cabaret. Bizarrement, alors que ses amis Marlene Dietrich, Peter Lorre et le réalisateur Fritz Lang ont fui vers les États-Unis, Gerron refuse de partir, même si plusieurs occasions s'offrent à lui. Il ne se rendra compte que trop tard du sérieux de la situation politique en Europe et finira à Theresienstadt où on le forcera à tourner son dernier film, l'infâme The Fuhrer Gives a City to the Jews.
Réalisé par Malcolm Clarke et Stuart Sender, "Prisoner of Paradise" nous offre le portrait saisissant d'une époque trouble et d'un homme trop naïf et égocentrique, ou trop amoureux de son art pour se rendre compte de ce qui se passait autour de lui. L'approche documentaire utilisée est traditionnelle et mélange adroitement documents d'archives et entrevues avec des gens qui ont connu Gerron. La narration précise et sobre de Ian Holm supporte admirablement le propos. Le film ne prend pas partie pour ou contre Gerron qui demeure, après le visionnement, un personnage ambigu (voir la photo qui orne la jaquette du boîtier). Certains intervenants le voient comme un traître alors que d'autres soulignent que comme tous les autres, il n'a fait qu'essayer de survivre. S'il avait refusé de réaliser le film, il aurait été du prochain train pour Auschwitz. Savait-il qu'il y serait tout de même envoyé après le tournage? Probablement. Dans ce cas, il a peut-être vu là une dernière chance de pratiquer cet art qu'il adorait et de montrer, en filmant ces adolescentes rieuses, ces jeunes hommes jouant au soccer et ces prisonniers souriants faire du théâtre, qu'on pouvait humilier et tuer les juifs, mais qu'on ne pouvait pas leur enlever toute leur humanité. Je ne sais pas, mais, malgré le fait qu'on en ressort avec plus de questions que de réponses, le film demeure fascinant.
Côté présentation vidéo, l'image des extraits de films d'archives en noir et blanc laisse à désirer, mais c'est normal étant donné l'âge du matériel. Les segments d'entrevues par contre sont de très bonne qualité. L'image est toujours claire, les couleurs naturelles et le contraste adéquat. Le résultat est donc très satisfaisant. Même chose pour l'aspect sonore. Évidemment, les dialogues et effets provenant des films d'archives souffrent de distorsion, mais demeurent parfaitement audibles alors que ceux entendus lors des entrevues sont de meilleure qualité. Comme il y a peu d'effets ambiophoniques, sauf pour quelques extraits musicaux, l'activité est concentrée en majeure partie dans les haut-parleurs avant. Les menus sont statiques, sans accompagnement musical et faciles à naviguer. Aucun supplément n'est offert.
"Prisoner of Paradise" est un documentaire captivant, qui plaira non seulement aux fervents d'Histoire, mais aussi à ceux qui s'intéressent au septième art.
| Film | 8 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |