Depuis les essais spectaculaires, quoique pas toujours objectifs, de Michael Moore, l'art du documentaire est en train d'évoluer. Au milieu du 20e siècle, les artisans s'efforçaient de filmer une réalité. En 1983, Godfrey Reggio allait révolutionner le tout avec son sublime Koyaanisqatsi, où le regard anthropologique sur l'être humain se fusionnait parfaitement à la musique de Philip Glass. Avec "Tarnation", le documentaire vient d'atteindre un nouveau sommet qui représentera sans doute une référence pour les années à venir.
Sans être aussi important que le premier tome "qatsi" (qui comprend également Powaqqatsi et Naqoyqatsi), le "Tarnation" de Jonathan Caouette (supporté par Gus Van Sant comme producteur exécutif) est un regard bouleversant sur l'enfance du réalisateur. Né d'une mère qui a subi des électrochocs et qui a été violée devant lui, il a été élevé par une famille d'accueil, puis par ses grands-parents, qui le battaient. Cet enfant du Texas a rapidement été un adepte des bars gais avant de sombrer dans des idées noires qui l'ont presque amené au suicide. En quête de rédemption, il a repris contact avec son père, avant de confronter son grand-père sur les péripéties de sa mère.
À l'aide de différents formats de caméras (Super-8, Betamax, VHS, Hi-8 et Mini-DV) utilisées pendant son existence, Jonathan Caouette fait revivre près de trois décennies (1970, 1980 et 1990) pour essayer de saisir la vie de sa mère. Si ce procédé amène quelques fois des images granuleuses qui bougent sans cesse, le réalisateur a réussi un véritable tour de force pour son montage. Inspiré visiblement du vidéoclip, le rythme est effréné et saisit immédiatement à la gorge, un peu de la même manière que le vortex final de Requiem for a Dream. Après seulement quelques minutes, le spectateur est presque en pleurs sur sa chaise, conquit par la forme et éprouvé par les propos.
Documentaire au concept génial doté d'un budget minuscule, il est difficile d'affirmer si les piètres images utilisées à certaines occasions sont voulues ou si c'est le fruit d'un mauvais transfert sur DVD. Quoi qu'il en soit, on regrette amèrement le choix du plein écran, alors que de nombreux détails sont perdus de la version présentée sur grand écran. Dans le même ordre d'idées, les pistes sonores présentes (uniquement en anglais) souffrent également des techniques rudimentaires employées par son réalisateur. Ainsi, il n'est pas rare de ne pas saisir entièrement les propos d'un interlocuteur lorsque la source d'enregistrement de Caouette n'était pas bien focalisée. Sauf que ces lacunes sont sans doute normales pour une œuvre unique, qui a dû prendre près de 20 ans avant de voir le jour. Et pour les gens qui ne sont pas des adeptes de la langue de Shakespeare, des sous-titres français sont également disponibles. Fidèle à l'esprit du film, le menu principal bouge sans cesse et de nombreuses voix cacophoniques se mélangent, créant une confusion qui pourra rebuter les personnes non averties. Même si l'arrière-plan est simple, les nombreuses options sont clairement définies, évitant ainsi la perte de temps dans ce cauchemar éveillé. Ouf! Une initiation difficile pour un film qui l'est tout autant.
Pour aller plus en profondeur, il faut absolument écouter attentivement le commentaire du réalisateur, présent uniquement en anglais. Non seulement celui-ci commence à parler avant la première image de son œuvre, mais ses propos sont toujours complets et judicieux, alors que sa voix claire et précise se détache bien de l'ensemble. Bon, quelques fois, il peut se perdre dans des détails secondaires un peu trop verbeux, mais l'onde de choc est à nouveau présente. Voilà un éclairage salvateur, qui en amène davantage sur un personnage qui peut paraître, à priori, un peu narcissique.
Au niveau des autres suppléments, il y a quelques curiosités. En commençant par la bande-annonce, qui donne le choix d'écouter la version américaine ou la française. Autant la première peut s'avérer aérée et métaphorique, autant la deuxième plonge directement au cœur du drame, avec un montage très représentatif du documentaire. Il y a également cinq séquences inédites ou coupées au montage. Celles-ci, en anglais seulement et à la qualité visuelle médiocre, ne valent vraiment pas la peine. Ce sont seulement des scènes inutiles qui s'étirent généralement trop en longueur. Plus intéressant est la galerie d'affiches. Il y en a quatorze au total et la plupart sont simplement magnifiques. Sauf peut-être celles utilisées pour l'Amérique du Nord, à peine correctes. Un autre onglet permet d'écouter deux superbes pièces inédites ("Hummingbird" et "I Remember" de John Califra), illustrées par les images du film. Irrésistible, mais beaucoup trop court. On aurait aimé pouvoir accéder à toutes les excellentes compositions présentes dans le documentaire. Ça sera cependant pour une autre fois... Finalement, il y a une dernière section qui permet d'avoir accès aux différents sites électroniques à l'effigie de ce drame.
Exercice de style tranchant avec tout ce qui a été fait précédemment, on ne peut qu'adorer ou détester "Tarnation". Même si l'ingénieux montage trash et le sujet très pénible ne sont pas à la portée de tous, le documentaire de Jonathan Caouette se veut définitivement culte. Une bombe atomique majeure dont un DVD moyen ne rend certainement pas honneur.
| Film | 9 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |