Possiblement le meilleur film d'Ettore Scola, "Nous nous sommes tant aimés!" ("C'eravamo Tanto Amati") parle de l'Italie avec un sens inné du détail. Un petit chef-d'œuvre oublié qui débarque finalement en format DVD.
C'est l'évolution de "La botte" qui se remet de la Seconde Guerre mondiale. Tous les espoirs sont permis à une époque où le social, l'économique et le politique sont en pleine mutation, pour le meilleur et pour le pire. Pendant 30 ans, trois camarades verront leur amitié se désagréger au contact de cette existence qui n'est pas toujours clémente. Antonio (Nino Manfredi) est brancardier et son cœur bat fort pour Luciana (Stefania Sandrelli). Malgré ses discours de gauche, Gianni (Vittorio Gassman) est en contact avec des hommes incarnant le capitalisme sauvage et ses convictions seront mises à l'épreuve. Et il y a Nicola (Stefano Satta Flores), un professeur de cinéma dont les opinions tranchées lui causeront souvent des ennuis.
À la fois nostalgique et critique du passé, cet opus d'exception qui a pris l'affiche en 1974 force l'admiration. Le metteur en scène se permet une radioscopie de son pays en prenant soin de ne rien oublier. Des idéologies surprenantes aux affres de l'après-guerre, les sphères privées et publiques se rejoignent et s'interpellent. En superposant trois quêtes souvent malheureuses, Scola capte brillamment le moment passé en cherchant les héritages de vie de ses personnages. Entre l'amour, l'espoir, l'argent et l'amitié, les thèmes mutent en alliances ou en affrontements, obligeant les excellents comédiens à se dépasser. Devant un Sandrelli plus chien fou, il est facile de retenir les regards mélancoliques de Gassman, les facéties de Flores et l'exubérance de Manfredi.
En plus de posséder un propos d'une profondeur inouïe, le cinéaste a soigné sa réalisation, la rendant plus que délectable. Les individus s'adressent parfois aux spectateurs, ils n'hésitent pas à regarder la caméra, l'action peut être arrêtée pour que les pensées d'autrui se matérialisent et il y a un jeu sur l'ombre et la lumière afin de permettre la superposition d'idées importantes. Le tout se fait aisément et simplement, tel cet humour mordant et irrésistible qui émane des dialogues. Un procédé vivant renvoyant également au rôle du cinéma. Le septième art passionne plusieurs individus, ils sont souvent liés à ce puissant opium, et le créateur de A Special Day, non satisfait de décrire l'important essor de son médium, se permet quelques mises en abyme, dont une montrant Fellini et Mastroianni dans leur propre rôle.
Si l'ouvrage a été "remasterisé", il faut admettre que le résultat n'est pas nécessairement à la hauteur des espérances. Le grain et les égratignures sont toujours de la partie, alors que les couleurs peuvent manquer d'éclat. Ces défauts s'oublient pourtant rapidement, car les ellipses temporelles s'attardant au passé privilégient un très beau noir et blanc aux contours et aux contrastes plus que précis. Les pistes sonores n'ont que faire des haut-parleurs situés sur les côtés. Il n'y a que les dialogues qui sont importants et de ce côté, tout s'entend parfaitement. La traduction dans la langue de Molière est plus que compétente et les gens qui préfèrent la version originale pourront insérer de très beaux sous-titres blancs. La musique d'Armando Trovajoli sait soutirer le maximum de chaque séquence, entre discrétion absolue, puissance d'impact, mélancolie passagère et romance délicate.
La pochette bleue à l'effigie de ces trois amis qui partagent un repas n'est pas particulièrement mémorable. Le menu principal propose plutôt un montage de scène sur une mélodie dramatique. Outre la bande-annonce, les filmographies des protagonistes et les crédits du DVD, le seul supplément réellement intéressant est ce documentaire de 34 minutes qui retrouve les principaux artisans du film 30 ans plus tard. Tout le monde a bien entendu vieilli, mais les remarques de Scola demeurent toujours aussi pertinentes, lui qui raconte le cheminement et l'impact de son opus, se rappelant au passage l'époque et les soubresauts politiques. Le tout est enrichi de commentaires des acteurs et des actrices qui ressassent leurs souvenirs du tournage, s'arrêtant sobrement pour parler de leurs collègues disparus.
"Nous nous sommes tant aimés!" est un hymne à la vie doté de personnages inoubliables. Si le contexte est propre à un lieu et à plusieurs époques, les combats demeurent universels. À départager ses valeurs avant de se faire englober par les rouages du temps, les conséquences se mesureront à long terme, avec une porte de sortie pour fuir les affres du déterminisme. Un essai simple, intelligent, hilarant et pertinent, à découvrir absolument.
| Film | 9 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | 4 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |