Se conformer: Adapter sa conduite au modèle proposé, se régler sur quelque chose.
Nous voulons tous, à quelques exceptions près, être considérés comme "normaux". La plupart des êtres humains ayant le besoin primaire de s'intégrer, d'appartenir à la société et de pouvoir échanger avec des gens qui leur ressemblent. Pour le citoyen ordinaire qui se conforme aux normes sociales établies, "normal" devient synonyme de "dans la moyenne". Mais est-ce qu'un fasciste peut être considéré comme "normal"? Sous un régime fasciste, évidemment. Dans ce cas, les fascistes représentent un tel extrême de normalité qu'ils sont complètement identiques dans leur façon de penser et même, jusqu'à un certain point, dans leur apparence. Deux ans avant d'avoir choqué le monde avec le génie irrévérencieux de Last Tango in Paris (1972), Bernardo Bertolucci écrit et réalise "The Conformist", une fable déroutante sur les périls de la normalité qui mélange la politique, la philosophie et la psychologie avec les questions fondamentales de l'existence humaine.
Basé sur le roman) éponyme d'Alberto Moravia, le film nous fait suivre la quête de la normalité bourgeoise de Marcello (Jean-Louis Trintignant), un membre du parti fasciste italien pendant la Seconde Guerre mondiale. Intellectuel de la haute société rongé par le sentiment d'aliénation, Marcello se sent complètement isolé de l'univers qui l'entoure. Il voudrait bien être "normal", mais alors que les autres voient les connexions entre eux et le reste du monde, Marcello ne voit que des divisions. Cette singularité qui l'afflige est, selon lui, le résultat d'un incident remontant à son enfance, alors qu'il avait tiré sur le chauffeur familial qui tentait d'abuser de lui. Marcello n'a également que du mépris pour la décadence de la génération de ses parents, qui a laissé son père fou et sa mère avec une dépendance à la morphine. Le seul remède possible pour lui devient donc le dévouement rigoureux à la normalité. Après avoir épousé une pulpeuse imbécile (Stefania Sandrelli) qu'il considère comme le prototype de la médiocrité, Marcello tente de se faire admettre dans les hauts rangs du parti fasciste. Pour prouver sa valeur, il accepte de se rendre à Paris et d'assassiner un des leaders de la résistance, un professeur qui lui avait enseigné alors qu'il fréquentait l'université.
"The Conformist" n'est pas un film facile d'approche. Il faudrait presque deux ou trois visionnements simplement pour parvenir à assimiler la complexité de la mise en scène et la cinématographie inspirée de Vittorio Storaro. Particulièrement en première partie, où le scénario déconstruit souligne le sentiment d'isolation du personnage principal en multipliant les palettes de couleurs, les angles de caméra obliques et les trompe-l'oeil pour créer une orgie de motifs et des textures concurrentes. Visuellement, le film combine le minimalisme avec la géométrie stylisée du film noir et une opulence colorée qui rappelle parfois Visconti. Le film baigne dans une atmosphère au surréalisme envoûtant, où les thèmes se mêlent et se confrontent dans une esthétique aussi audacieuse qu'exubérante. Le jeu des acteurs est presque aussi stylisé que la mise en scène, les mouvements brusques et saccadés de Trintignant s'opposant à la fluidité voluptueuse de Sandrelli et de Dominique Sanda. Le film n'est cependant pas sans failles, les subtilités du langage cinématographique laisseront le spectateur moyen confus et dérouté, alors que le cinéphile averti, admiratif et hypnotisé par une telle maîtrise technique, aura tendance à oublier qu'elle est indivisible d'un récit qui semblera passer au second plan. Certaines idées sont également peu approfondies, en particulier les rapports entre la déviance sexuelle et la politique basée sur la répression.
Le transfert offert ici est tout simplement superbe. L'image est claire et propre, les couleurs sont riches et le niveau des contrastes et des détails rend admirablement les fabuleux jeux d'ombres et de lumière utilisés par le directeur photo pour souligner l'état émotif et psychologique des personnages. Plusieurs pistes audio sont offertes, et bien que l'activité soit essentiellement concentrée dans les enceintes avant, la séparation des canaux est nette et les dialogues sont clairs et dénués de distorsion. Les sous-titres, écrits en jaune, sont faciles à lire. La présentation est standard et le boîtier simple ne contient pas d'encart. Les menus (qui offrent au départ plusieurs choix de langues), sont de facture classique, sans accompagnement musical, et la navigation s'effectue aisément. Comme suppléments, on retrouve un trio de revuettes produites par le talentueux Laurent Bouzereau. On y retrouve les commentaires de Bertolluci et de Storaro, agrémentés d'extraits du film, qui abordent en détail la genèse du projet, les différents aspects du tournage, l'esthétique du film et sa popularité dans les différents festivals à New York lors de sa sortie. Pour conclure, Bertolucci nous offre un regard méditatif sur une oeuvre qu'il a réalisée 36 ans auparavant.
Sans contredit l'un des meilleurs films de Bertolucci, "The Conformist" utilise le totalitarisme comme déclencheur du besoin d'appartenance de Marcello et de sa quête de "normalité". Brillant mélange d'idées, d'audace et d'originalité, autant dans le fond que dans la forme, ce film intemporel demeure un délice sensuel et stimulant qui n'a rien perdu de son efficacité. Incontournable.
| Film | 9 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |