Il y a plusieurs années que le distributeur new-yorkais First Run Features a mis la main sur le catalogue complet du studio de film de l'ex-Allemagne de l'Est DEFA. Beaucoup d'excellents films que la guerre froide nous avait empêchées de connaître voient enfin le jour sur format DVD. De surprenants films de science-fiction, des drames prenants, westerns européens et des films policiers intrigants sortent ainsi régulièrement des voûtes de ce "demi-pays" de l'ex-bloc de l'Est. Et puis comme la situation de l'Allemagne était particulière, en ce sens qu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et des atrocités nazies, elle fut partagée en deux entre les empires capitalistes et communistes, certains de ces films ont un contenu social des plus riches.
Avec "The Second Track" du réalisateur Joachim Kunert, on est à la croisée des chemins entre le drame psychologique et le film noir. Stylisé à l'extrême, avec ses gros plans interminables, ses regards chargés de mystère et sa direction photo dramatique (par le légendaire Rolf Sohre), ce superbe petit film contient aussi des propos subversifs pour l'époque. En fait, son scénario relativement simple se complexifie avec le temps qui passe. De simple affaire policière au début, on se dirige lentement vers un drame humain profond, pour finir carrément dans le mélodrame (de qualité!). Le tout étant fait avec un minimalisme total, tant au niveau du montage, de la scénarisation et des dialogues, on ne se perd pas en émotions inutiles, mais on reste la tête froide pour voir l'histoire se dérouler devant nos yeux et contempler les ravages du passé qui refait surface sur ces personnages parfaitement en contrôle.
On retrouve à la fois dans cette réalisation intéressante un mélange des aspects cérébraux de réalisateurs comme Bergman et Tarkovski (avec moins de génie il est vrai), et un savoir-faire des grands réalisateurs de suspense comme Fritz Lang ou Otto Preminger. La musique complètement étrange – une harpe électronique très proéminente et agressive dans son utilisation du staccato – ajoute aussi beaucoup à l'ambiance et reflète bien le tourment psychologique intérieur que subissent les protagonistes.
"The Second Track" c'est l'histoire d'un agent de gare qui lors d'une ronde de surveillance le soir découvre deux employés en train de commettre un vol dans un wagon de marchandises. Son apparition fait fuir les malfrats, mais l'agent reconnaît un des protagonistes. Plus tard, lors d'une tentative d'identification par la police, l'agent nie avoir aperçu l'employé en question et le lendemain demande une mutation prétextant une affaire de famille. Sa fille, surprise, enquête et découvre un lourd secret de famille, vestige d'un passé qu'elle ignorait, où son père était mêlé avec le voleur à des questions de délations et d'assassinat durant la Deuxième Guerre mondiale...
Tant par sa facture que par son contenu, ce long-métrage détonnait avec les productions DEFA de la RDA de l'époque. Le national-socialisme était, en 1962, un dossier réglé et classé par le parti communiste allemand, et les seuls ex-nazis coupables se trouvaient officiellement du côté RFA chez les méchants capitalistes. Qu'un film ose faire le portrait de bons citoyens d'Allemagne de l'Est avec un passé nazi horrible, était une première pour ces studios. Qu'on le montre d'une façon si crue et si belle était encore plus exceptionnel. C'est peut-être pourquoi le film passa inaperçu à sa sortie et se creusa une niche dans l'histoire du cinéma allemand seulement depuis sa redécouverte il y a quelques années.
En suppléments, une revuette du travail du directeur de la photographie Rolf Sohre (malheureusement par rapport à un autre film du même réalisateur sur lequel il travailla), des biographies écrites des principaux interprètes et du réalisateur, ainsi qu'un court essai récent par un journaliste allemand sur l'importance de "The Second Track". On retrouve aussi une très belle galerie de photos.
Au niveau de la qualité vidéo, un excellent travail de restauration a été effectué. Peu de rayures ou de poussières, une définition précise, et un noir et blanc incroyablement pur nous permettent d'apprécier l'image du film à sa pleine valeur. Pour l'audio, la musique électronique obsessive et hallucinée de Pavol Simal, est très présente en avant-plan. Ses hautes fréquences pourront paraître trop proéminentes aux auditeurs plus habitués à des musiques orchestrales, mais le contraste avec la bande sonore généralement plus sourde du film est intéressant. Les nombreux silences soudainement détruits par ce martèlement incessant de la harpe sont diablement efficaces. Le peu de dialogues et le nombre restreint de personnages permettent aussi un assemblage sonore intime qui est bien transcrit sur le support DVD.
| Film | 8 |
| Présentation | 8 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |