Après plusieurs années passées sur les plateaux de tournage à titre d'assistant-réalisateur, Fabian Bielinsky accouche d'un premier film en l'an 2000, Nueve Reinas ("Nine Queens"), un thriller efficace, bavard, énergique et cynique, ancré dans le monde des escrocs et des arnaqueurs, où les apparences sont trompeuses et où confiance rime avec supercherie. Cinq ans plus tard, toujours fasciné par cet univers, mais dans un tout autre registre, il réalise "El Aura", un suspense lent et claustrophobe aux allures de film noir, réglé au quart de tour, mais parfois enrobé d'une atmosphère Lynchienne qui n'est pas sans rappeler celle de Twin Peaks. Il s'agira malheureusement du dernier film du cinéaste argentin, décédé subitement d'une crise cardiaque en 2006.
Espinoza (Ricardo Darin), un taxidermiste timide et introverti, est convaincu qu'il est possible de commettre un vol aussi parfait que spectaculaire. Un accident de chasse en forêt lui donnera la possibilité de réaliser son rêve, alors qu'il tombe sur le plan détaillé d'un coup magnifique: le vol d'un fourgon blindé transportant les profits d'un casino. Plongé dans un monde violent qui ne lui est pas familier, où il devra tout comprendre sans rien maîtriser, il se retrouvera en danger, confronté à ses propres limites. De plus, il possède un handicap de taille, il est épileptique et risque de perdre conscience à tout moment...
Dans l'excellente série Prison Break, le protagoniste principal se fait incarcérer volontairement dans le but d'organiser l'évasion de son frère condamné à la peine de mort. Il avait planifié son coup pendant des années et s'était même fait tatouer les plans de la prison sur le corps. Espinoza lui, compte sur sa mémoire photographique phénoménale pour réaliser son coup. Mais les deux hommes devront composer avec un aspect qu'on ne peut ni planifier ni calculer, le facteur humain. La comparaison s'arrête là, puisque les personnages de "El Aura" évoluent dans un tout autre univers stylistique.
Solitaire, ordinaire, sans histoire et sans attaches (on sait que sa femme l'a quitté), Espinoza représente l'archétype du "héros" du film noir, qui se retrouve malgré lui dans une situation délicate, mais qui est pas mal plus malin qu'il n'en a l'air. Ricardo Darin est exceptionnel dans la peau de cet homme à l'allure bourrue dont on sait peu de choses. Avec un minimum de dialogues et un visage mal rasé qui semble toujours figé dans la même expression neutre, il arrive tout de même à évoquer la peur, le détachement, la ruse et la sympathie. Au fil de l'intrigue, il tiendra parfois le rôle de simple observateur, comme dans cette scène brillamment mise en scène où des bandits effectuent un hold-up dans une usine, alors qu'il regarde, comme désincarné, les événements se dérouler devant lui.
L'intrigue, complexe, se laisse découvrir au gré du rythme lent et délibéré imposé par le réalisateur qui arrive habilement à mettre tous les morceaux du casse-tête en place jusqu'à la scène finale, déroutante, qui forcera le spectateur à tout remettre en question. Le film est construit avec une précision d'orfèvre, mais c'est essentiellement l'atmosphère troublante, par moments surréaliste, qui soutient la tension, grâce à l'efficacité de la cinématographie. La caméra capture l'âme de ces paysages argentins, des milieux ruraux pauvres aux édifices délabrés, aux forêts sombres dominées par ces grands arbres qui étendent leurs branches, comme pour cacher les secrets et la cupidité de ces hommes désespérés. Et il y a ce chien-loup, sorte d'alter ego métaphysique d'Espinoza, qui semble hanter les lieux comme la chouette dans Twin Peeks.
Le transfert proposé ici est acceptable. L'image est claire et propre, mais certains artefacts de compressions apparaissent à l'occasion, en particulier au début du film lors des séquences tournées à l'intérieur de la banque. On note également un léger problème d'accentuation des contours lors de certains gros plans. En général, le niveau des contrastes et des détails est adéquat et la palette de couleurs, qui privilégie les teintes sombres et grises, est bien rendue. La piste audio n'est pas très dynamique, mais les effets ambiophoniques arrivent à soutenir l'ambiance avec subtilité. La séparation des canaux avant est nette, les dialogues sont clairs et les sous-titres sont faciles à lire. La présentation et les menus sont standards, ces derniers étant accompagnés de musique. En guise de suppléments, on retrouve une très courte revuette sur le tournage, qui n'est en fait qu'un segment promotionnel, où le réalisateur et l'acteur principal ont à peine le temps de donner un aperçu de l'intrigue. Plus intéressante, cette entrevue d'une quinzaine de minutes avec Fabian Bielinsky, réalisée en 2002, qui nous entretient de sa démarche en tant que cinéaste, de ses influences et de son premier film.
"El Aura" est un peu trop long, certains personnages (les deux vilains) sombrent par moments dans la caricature et l'intrigue, à des moments clefs, ne réussit à avancer que grâce à des coïncidences inespérées, mais en deçà de ces quelques reproches, l'oeuvre de Fabian Bielinsky saura récompenser la patience du spectateur qui se laissera imbiber par l'atmosphère envoûtante qui enveloppe un personnage fascinant, interprété de façon magistrale par Ricardo Darin. Dommage qu'un réalisateur aussi prometteur nous ait quitté si rapidement.
| Film | 8 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 4 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |