L'empire des sens / L'empire de la passion
Christal Films

Réalisateur: Nagisa Oshima
Année: 1976 / 1978
Classification: 18+ / 13+ (QC)
Durée: 108 / 105 minutes
Ratio: 1.66:1 / 1.96:1
Anamorphique: Oui
Langue: Français (DDST), Japonais (DDST)
Sous-titres: Français
Nombre de chapitres: 16 / 16
Nombre de disques: 1 (DVD-9) chacun

Le DVD "L'empire des sens" est disponible chez: Amazon.ca
Le DVD "L'empire de la passion" est disponible chez: Amazon.ca

Selon Martin Gignac
11 juin 2006

Pour introduire un réalisateur japonais atypique et hors norme de la qualité de Nagisa Oshima, la compagnie Christal Films a décidé de distribuer "L'Empire des sens", une œuvre érotique pornographique incroyablement profonde et "L'Empire de la passion", un suspense teinté de fantômes un peu plus éphémère et récompensé à Cannes. Des choix magistraux pour des films sidérants de beauté.

"L'Empire des sens" (ou "Ai No Corrida") est inspiré d'un fait divers morbide. À Tokyo dans les années 1930, le propriétaire d'une auberge et homme marié Kichi-zo (Tatsuya Fuji) a une longue aventure avec Sada (Eiko Matsuda). Au départ, ils se cachent pour ne pas ébruiter les gens. Peu à peu, ils copulent devant tout le monde, passant leur journée uniquement à faire l'amour et à mettre les gens mal à l'aise. Une période de bonheur qui ne risque pas de durer éternellement. Un jour, Kichi-zo devra retourner auprès de sa femme, un moment éprouvant que Sada envisage déjà dans les larmes et la jalousie. Pour ne pas lâcher prise, cette femme solitaire et dépendante sexuellement multipliera les actes insolites pour garder son amant si désiré.

À sa sortie en 1976, cette œuvre d'exception a fait scandale et ce n'est pas un hasard. Les scènes sont particulièrement explicites, jonglant sans cesse entre l'érotisme et la pornographie. Mais contrairement aux typiques "films de cul", "L'Empire des sens" comporte une histoire et, surtout, une psychologie des personnages incroyablement dense. Les êtres sont torturés, à un doigt de sombrer dans la folie. Au départ, c'est Tatsuya Fuji qui a une libido incroyable en multipliant les aventures. Il transmet cet état à Eiko Matsuda qui devient de plus en plus insatiable. Ce couple fait l'amour pour se réaliser, pour se rapprocher, pour ne plus se quitter. Au départ, c'est l'évasion de la nouveauté... et le retour sur terre sera douloureux. Afin de continuellement "s'envoyer en l'air", il faudra repousser les limites. De l'exhibitionnisme omniprésent, des fellations devant témoins, des orgies, des séquences sado-maso et même des périodes intenses d'étranglement: rien n'est à l'épreuve de Oshima qui capte tout sans censure, pour mettre le spectateur à dure épreuve. Les propos audacieux, pervers et provocants peuvent verser dans la farce (la jouissance féminine semble souvent instantanée) ou le mauvais goût (la séquence avec l'œuf ne met pas réellement en appétit), mais généralement, ce condensé d'amour, de sexe et de souffrance déstabilise, hante et marque à jamais.

Drastiquement différent de son prédécesseur, "L'Empire de la passion" (également appelé "Ai No Borei") suit la relation entre un homme (Tatsuya Fuji) et son amante (Kazuko Yoshiyuki) qui décident d'éliminer le mari (Takahiro Tamura) de cette dernière. Une fois le corps du damné dans le puit, le couple est hanté par le fantôme du défunt. Ces multiples apparitions créent de nombreuses tensions risquant de tout diviser. Un secret de plus en plus lourd à porter, surtout dans une petite localité dotée de gens inquiets où il y a des policiers qui fouinent un peu partout.

Si le boîtier annonce un drame érotique, "L'Empire de la passion" est tout autre. En omettant des fesses et des seins, rien n'est réellement montré à la caméra. Ces élans prudes pourraient surprendre, mais Oshima cherche à rejoindre un plus large public en envoyant ses opus dans les grands centres cinématographiques. Pas surprenant que cette production datant de 1978 a remporté le prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Tout y est sombre, glacé, et le rythme extrêmement lent permet la création d'une atmosphère stridente et étouffante. Après des séquences d'un triangle amoureux assez prévisible, la suspicion brouille les cartes. Le mari est-il réellement décédé ou attend-il le bon moment pour se venger? En empruntant aux spectres et aux émanations inexplicables, le réalisateur de Furyo crée un hommage aux contes et légendes (ceux de Ji Yun par exemple) touchant le Japon durant de nombreux siècles. Le propos s'avère presque avant-gardiste, car il reprend de nombreuses thématiques présentes dans Ringu.

La photographie très réaliste offre un côté véridique aux récits. Les images sont belles, les détails s'avèrent nombreux. Ce soin particulier apporté aux décors n'est jamais trop vieilli par le passage du temps. Par moments, une égratignure apparaît, le grain peut devenir plus dominant ou la couleur se modifie légèrement, mais il n'y a rien de plus grave. Trente années se sont écoulées pour ces quelques défauts, ce n'est vraiment pas la mer à boire. L'utilisation de la musique symphonique est généralement discrète et toujours professionnelle. Sans être très élevées, les voix demeurent audibles, jamais entravées. La piste sonore japonaise comporte des sous-titres dans la langue de Molière qui sont plutôt formidables et incroyablement faciles à lire. Ce choix est plus que recommandable, car la traduction française laisse à désirer. Au milieu de "L'Empire de la passion", un policier apparaît dans l'histoire et il a hérité de la même voix qu'un certain Bugs Bunny. Difficile d'être sérieux et crédible en entendant une telle cacophonie.

Les pochettes soignées et nobles ne sont pas toujours très représentatives. "L'Empire des sens" est classe, montrant une fille dominer son amant. Difficile d'être plus en phase avec le sujet. Cependant, "L'Empire de la passion" induit les gens en erreur en montrant un couple nu s'enlacer. Dans tous les cas, les couleurs sombres personnifient le doute, la culpabilité, la folie et la peur. Les différents menus principaux des DVD sont statiques. Les icônes sont claires et la musique accompagnant le tout est à la fois voluptueuse et sinistre. C'est cependant triste qu'avec deux emblèmes de relations extraconjugales qui tournent mal, aucun supplément ne soit de la partie. Il n'y a que trois bandes-annonces de produits de Christal Films, soit Mon Petit doigt m'a dit, Les Boys IV et Que Dieu bénisse l'Amérique.

"L'Empire des sens" et "L'Empire de la passion" offrent quelques similitudes. Les titres se ressemblent beaucoup, les personnages fuient leur quotidien dans les bras d'autrui, l'acteur Tatsuya Fuji est des deux aventures et l'utilisation des cordes semble être une obsession chez le cinéaste de Taboo, mais là s'arrêtent les comparaisons. Le premier est une œuvre unique, très chaude et stimulante, qui repousse les conventions. Alors que le deuxième est plus banal et ordinaire, demeurant toutefois fort recommandable. Voilà deux films évocateurs qui donnent une excellente introduction au cinéma de Nagisa Oshima. Il ne faudrait cependant pas s'arrêter ici, l'homme a réalisé tant d'opus importants qui méritent d'être visionnés. La sortie du coffret ou de plusieurs autres DVD pourrait être une excellente idée.


Cotes

Film9/7
Présentation6
Suppléments1
Vidéo7
Audio7