Jesus Franco fait du cinéma pour stimuler les sens. Il n'a donc pas besoin d'histoire, de personnages développés ou de dialogues songés sur le sens du monde. Ce qui importe, c'est que le spectateur ne reste pas indifférent. Entre horreur et érotisme, il est un inconditionnel du Marquis de Sade, n'hésitant pas à baser ses longs-métrages sur les écrits du célèbre libertin. Une de ses œuvres les plus supportables est son agréable "Eugenie".
L'Eugenie (Soledad Miranda) du titre est fascinée par son père, l'auteur Albert Radeck (Paul Muller). À tel point que sa passion amoureuse en devient maladive. Ensemble, les deux complices, qui agissent comme un vieux couple, cherchent à tuer des innocents, simplement pour le plaisir et pour passer le temps. Mais lorsqu'un révolutionnaire dans l'âme commence à faire battre le cœur de la jeune femme, son amant ne le prendra tout simplement pas.
Il y a différentes façons de percevoir cette production tournée en 1970 avec un budget modeste. Le meilleur moyen est de ne rien prendre au sérieux, si ce n'est un "Bleu nuit" beaucoup plus intéressant que la moyenne, avec un scénario qui possède ses moments forts et ses interprètes parfois fascinants. Malgré son contexte, les séquences de nudité sont rares. Le cinéaste préfère suggérer, jouant avec quelques tabous (voyeurisme, domination, fantasmes grecs, dichotomie entre le plaisir et la douleur, etc.), se permettant même une extrapolation sur le contexte politique de l'Amérique du Sud.
Franco a toutefois tendance à se prendre beaucoup trop au sérieux. Il est mordu à Sade (n'a-t-il pas réalisé Justine sur le même sujet?) et il utilise les mots de l'auteur pour montrer comment son joujou est beau et songé. Pour l'intellectualisation du film charnel, il faudra toutefois repasser. Il n'y a rien ici de très excitant, si ce n'est l'éternelle dérive des âmes, quelques meurtres qui semblent issus des premiers Brian De Palma et une trame narrative qui défile sans passion ni ennui, jusqu'à une conclusion attendue.
Surtout que le long-métrage est bercé par une bande sonore constante qui fait perdre de vue les enjeux initiaux. De la musique exotique, jazz et cacophonique défile à l'écran, créant et détruisant les univers de fantasme et de délectation. Il n'y a cependant rien pour entraver les voix qui demeurent tout à fait audibles. Au pire, il y a de très jolis sous-titres jaunes en anglais pour tout comprendre parfaitement. Les pistes sonores en anglais et en français sont cependant mono, brimant ainsi toute la profondeur du son. Les images ne sont pas trop poussiéreuses, si ce n'est ces contrastes qui manquent de précision et ce blocage qui s'affiche à quelques endroits. Sans doute que le sang paraît faux, mais les autres couleurs sont crédibles, dont cette peau qui apparaît assez rapidement. Une attention particulière a également été apportée aux éclairages. Dans les séquences de bar (le point d'ancrage des protagonistes), les teintes bleutées et orangées ressortent favorablement.
La pochette est plus ou moins convaincante. Dans des tons grotesques apparaissent une fille qui a peur et l'image d'un homme beaucoup plus vieux dans le miroir. Risible et même assez cocasse. Le menu principal du DVD s'ouvre sur une mélodie qui cherche à sous-entendre l'érotisme. Un fondu rouge apparaît et la caméra entre par le trou d'une serrure pour aller rejoindre une fille excitée sur un lit. L'image fige alors et il est possible de regarder le tout, choisir une scène, changer la langue ou accéder aux suppléments. De ce côté, il y a une bande-annonce et une entrevue de 21 minutes avec le cinéaste et scénariste. Monsieur Vampyros Lesbos discute de sa découverte de Sade, de son importance, des censeurs de l'époque et des différents personnages. Il parle comme un grand-père, avec mille anecdotes intéressantes sur le sujet.
"Eugenie De Sade" ne s'adresse pas nécessairement aux adeptes de l'écrivain. Bien au contraire, Jesus Franco ne s'est que librement inspiré des écrits pour offrir un drame qui fait parfois sourire. Pourtant, cette prémisse universelle est loin d'être mauvaise et il y a plusieurs éléments singuliers qui poussent le spectateur à poursuivre le visionnement, et ce, même si ce qui défile sous ses yeux n'est pas particulièrement transcendant.
| Film | 5 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 4 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |