Le maître Français du cinéma intimiste, Patrice Chéreau, bouleverse le genre archi-usé des relations de couple problématiques avec une étincelante "Gabrielle", un hommage singulier au septième art dans son ensemble. Patrice Chéreau n'a plus besoin de présentation. Depuis son mouvementé L'homme blessé en 1983, le cinéaste enchaîne les grosses productions (La Reine Margot) et les drames plus indépendants (Son Frère) avec un humanisme cinglant toujours très touchant. En adaptant librement la nouvelle "Le Retour" de Joseph Conrad pour le grand écran, l'homme derrière "Ceux qui m'aiment prendront le train" offre un plaisir incommensurable en "Gabrielle" et un nouveau sommet pour le réalisateur.
Jean (Pascal Greggory) et Gabrielle (Isabelle Huppert) sont un couple bourgeois très apprécié de leur entourage. Mariés depuis dix ans, ils troquent la quiétude banale du quotidien en organisant des soirées où déblatèrent des gens importants qui méditent sur cette hautaine société. Un jour, Jean trouve une lettre signée de sa femme lui annonçant qu'elle le quitte. Pourtant, quelques heures plus tard, Gabrielle revient au bercail comme si rien ne s'était passé. S'ensuivent de houleuses discussions sur ce retour soudain, l'importance de l'amour et l'avenir du couple.
Un peu la suite non officielle de Intimité, "Gabrielle" parle de l'obsession d'un homme pour une femme qu'il ne connaît pas. Il est heureux en se mentant et une fois que la vérité éclate, il faiblit et prend conscience de ce trésor qui lui a soudainement échappé. Mais il est trop tard. Les confrontations ne mèneront qu'à la destruction puisque cette intimité a rendu l'âme depuis belle lurette. Sans réciprocité, la survie prend la relève et l'existence n'a plus aucun intérêt. C'est sur cette thématique pas tout à fait nouvelle que s'inscrit la dernière œuvre de Chéreau. Sans renouveler le genre, le cinéaste surprend par sa réalisation magistrale. Tout y est froid, glacé. L'émotion ne peut exister et lorsqu'elle survient, elle très brûlante, étouffante. La mise en scène, exemplaire, élégante et sublime, rappelle indéniablement l'atmosphère des années 1950 ou 1960 et tend même vers les chef-d'œuvres d'Alfred Hitchcock, ne serait-ce que pour cette trame sonore incroyablement oppressante qui aurait pu être composée par Bernard Herrman. Très peu présente au début, la musique explose pour faire triompher le suspense et les émotions. Il y a souvent plusieurs notes très subtiles hantant les haut-parleurs situés sur le côté pour accentuer cette incompréhension latente qui s'accapare des âmes. Toujours très claires et audibles, les voix sont portées par une narration exemplaire, mélangeant humour et cynisme.
L'utilisation imaginative du montage se veut également un hommage aux films muets d'avant-guerre avec ces transitions qui séparent deux moments par un sentiment ou une réflexion du principal personnage masculin. La présence de différentes séquences d'écriture peut sembler facile ou superficielle, mais ce choix sied parfaitement au sujet. Le sublime esthétisme mélange les plans en noir et blanc avec ceux en couleurs. Ce procédé permet une définition éclatante des détails, une dichotomie devenant de plus en plus discrète avec le temps. Cette image stylisée fait fi du grain parfois trop apparent pour présenter des teintes riches et éclatantes. Les niveaux de bleus offrent différents côtés vieillots définissant l'état psychologique des personnages. Au sein de cette formidable photographie, il est un peu dommage que les sous-titres anglophones blancs se perdent légèrement dans la foulée.
Ce théâtre filmé, sorte de huis clos infernal, est porté par le désarroi de ses interprètes. Par une Isabelle Huppert en reine ténébreuse, bien entendu, qui est égale à elle-même avec ses regards destructeurs et ses répliques assassines. Mais, surtout, par la présence obsédante de Pascal Greggory, l'acteur fétiche de Chéreau, dans lequel il a tourné Le Temps et la chambre, La Reine Margot et Ceux qui m'aiment... ainsi que les pièces théâtrales "Phèdre" et "Hamlet". En narrateur obnubilé par sa propre personne, il est fascinant. À la fois figure charismatique délaissée et être pathétique raisonné, il demeure d'une perfection absolue. Entre ses deux pôles démagnétisés ne peuvent exister que des personnages secondaires témoins de cette destruction en règle.
L'élégance de cette production se retrouve à tous les niveaux. La pochette montre les deux protagonistes qui baissent les yeux. Les couleurs sont sobres, très discrètes. Au dos, une écriture plutôt soignée et une multitude de citations élogieuses sont de la partie. Le menu principal du DVD reprend l'image figurant sur la pochette en la laissant sans mouvements. Une musique dramatique, lourde et envahissante donne immédiatement le ton. Les icônes, très stylisées, sont facilement accessibles. S'il n'y a que deux suppléments, ils s'avèrent extrêmement complets. Un documentaire de 35 minutes traite de tous les sujets dans le détail. Chéreau, Huppert et Greggory traitent de l'adaptation du livre original, de l'intemporalité du sujet, du couple maudit, du contexte social, de la musique, des choix artistiques, de la maison morbide, de la voix off, des différents personnages et alouette avec une aisance remarquable. Patrice Chéreau et sa scénariste Louise Trividic complètent le tout avec une piste de commentaires peu banale. Si leurs voix sont parfois enterrées par les bruits du film (le train, les claquements des portes, la trame sonore, etc.), leurs propos décortiquent dans le détail tous les aspects techniques. À la fois profond et instructif, difficile de demander mieux.
En choisissant un des plus vieux sujets de l'humanité, Chéreau surprend à chaque moment avec sa maîtrise du septième art et ses choix artistiques saisissants. À tel point qu'il arrive à renouveler le genre. Tout ça grâce à deux acteurs incroyables et une réalisation à l'avenante, qui détruisent la plupart des conventions possibles et inimaginables. "Gabrielle", un grand moment de cinéma.
| Film | 8 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |