Égayante biographie romancée sur un géant de la chanson française, "Gainsbourg (vie héroïque) " séduit principalement par son univers fantaisiste et la performance éclatante de son principal interprète. Si seulement la longue durée (plus de deux heures) ne jouait pas contre le récit, qui devient de plus en plus anecdotique et classique.
Quel défi colossal de résumer une existence aussi fascinante et riche que celle de Serge Gainsbourg (qui est joué par Éric Elmosnino) en l'espace de 135 minutes. Le musicien et peintre à ses heures a fait tellement de choses qu'il est pratiquement difficile de s'attarder à l'essentiel. C'est pourtant ce qu'a décidé de faire le réalisateur et scénariste Joann Sfar dans son premier film: raconter son enfance pendant la Seconde Guerre mondiale, la relation avec ses parents, ses rencontres déterminantes, les nombreuses femmes de sa vie, le triomphe et les échecs musicaux, sa façon de varier les styles et les genres, de semer le trouble dans l'ordre préétabli (l'épisode de la Marseillaise par exemple), etc.
Trop de sujets pour un seul long-métrage? Sans aucun doute. L'œuvre tient pourtant relativement bien la route, s'éloignant du récent et ordinaire Coluche, l'histoire d'un mec pour le rapprocher du grandiose I'm Not There. Le cinéaste fait de la bande dessinée et cela transparaît par son utilisation de textures graphiques. Son imagination fulmine d'idées éclatantes, ce qui amène énormément de nouveautés au genre usé jusqu'à la moelle. Ainsi, le jeune Lucien (qui se prénommera plus tard Serge) possède des amis imaginaires, dont un double qui le suivra le restant de sa vie. Cet alter ego permet bien souvent de saisir l'état psychologique du protagoniste, qui est à la fois un ange et un démon, un génie et un séducteur putassier, un Gainsbourg et un Gainsbarre.
L'essai ne tient cependant pas toutes ses belles promesses. Les clichés liés aux traditionnels biopics apparaissent une demi-heure avant la fin, plombant ce bel oiseau aux couleurs si impressionnantes. Volant près du soleil comme Icare, l'objet finit presque par s'affaisser, emprisonné dans ses répétitions et ses schémas anecdotiques. À force vouloir tout dire, il est aisé de ne rien dire et de passer à côté de l'essentiel.
C'est d'autant plus regrettable que jusque-là, les soins apportés à la mise en scène, aux décors, aux éclairages, aux costumes, à la direction artistique et à l'éternelle musique étaient considérables. Sfar n'a pas voulu reproduire le mythe, mais s'en rapprocher, l'apprivoiser en privilégiant l'intimiste au spectaculaire, le mensonge au détriment de la vérité. Un tour de force qui passe par une distribution étonnante, généralement irréprochable (suave Philippe Katerine en Boris Vian, mémorable Anna Mouglalis en Juliette Gréco, irréprochable Yolande Moreau en Fréhel), parfois un peu quelconque (Laetitia Casta qui est trop dans les tics de Brigitte Bardot, Sara Forestier qui a peu de latitude pour faire exister France Gall), dont la pierre angulaire repose sur la regrettée Lucy Gordon en Jane Birkin, et surtout la performance inoubliable d'Éric Elmosnino. Le comédien s'accapare de l'écran, livrant une prestation à la fois fragile et forte sans jamais trop en faire.
Les illustres chansons viennent relever une piste sonore francophone en Dolby Digital 5.1 étonnamment sage qui est seulement ponctuée d'éclairs, de bourrasques de vent d'applaudissements. Les voix sont audibles et il y a de très visibles sous-titres jaunes en option, mais rien dans la langue de Shakespeare, ce qui est tout de même triste pour le public anglophone. Les images ne manquent pas de vie et de pimpant, déployant rapidement ses belles couleurs et ses teintes majestueuses. Le rare blocage qui puisse exister se fait rapidement court-circuité par la générosité des contrastes, bien profonds et homogènes.
La pochette en noir et blanc ne manque pas de charme, présentant l'icône en train de fumer. Le menu principal du DVD opte plutôt pour une pose - statique et sans mélodie - du chanteur qui se cache le visage. Les suppléments offrent un généreux documentaire de 35 minutes sur le tournage qui permet au metteur en scène de parler longuement de son projet et de son traitement si unique. Outre une bande-annonce et un peu de publicité, il y a sept minutes de moments retranchés (tant mieux, car ils ne servaient pas à grand-chose) et un segment de danse entre Eric Elmosnino et Lucy Gordon qui donne des frissons.
À l'image de son sujet, un être aussi imprévisible qu'inspirant, "Gainsbourg (vie héroïque) " livre brillamment la marchandise avant de manquer d'essence dans la dernière ligne droite. Le voyage, certes incomplet, mérite tout de même le détour, seulement pour revivre ces folles années où la musique et les femmes déterminaient tout. Il y en a sûrement plusieurs qui auraient aimé vivre à cette époque.
| Film | 7 |
| Présentation | 3 |
| Suppléments | 6 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |