Réception presque historique en France pour un film d'auteur, "Des hommes et des dieux" débarque au Québec avec une multitude de prix sous les bras et des attentes pratiquement impossibles à soutenir. Pourtant, le chef-d'oeuvre de Xavier Beauvois remplit la totalité de ses promesses, à condition bien entendu d'être préparé à cette déflagration qui n'est pas toujours immédiate.
L'Algérie du début des années 1990. La guerre civile fait rage. Plusieurs individus se font égorger, massacrer. La menace se rapproche d'un monastère isolé. Les moines trappistes sont inquiets. Doivent-ils plier bagage pour sauver leur peau ou rester afin de soutenir la population locale? Une décision doit être prise, et le plus rapidement possible.
Il était plutôt difficile d'échapper au raz-de-marée "Des hommes et des dieux". Grand Prix du Jury à Cannes, plusieurs lui auraient donné la Palme d'Or. La plupart étaient insultés de ne pas le voir retenu aux Oscars dans la catégorie du meilleur film étranger, ce qui ne l'a pas empêché de faire sa récolte de distinctions à la cérémonie des César. Voilà que ce grand succès critique et populaire dans son pays natal arrive dans la Belle Province. Comme toujours il y a les risques des attentes démesurées, qui se sont parfois retournées contre les magnifiques Oncle Boonmee et Inception. Pourquoi ça serait différent cette fois-ci?
On imagine aisément les commentaires sur le sujet. "Il ne se passe rien". "C'est long". "Il y a des chants religieux". "Des répétitions". "Et très peu d'émotions". La valse usuelle du blabla, le désir de rappeler comment les remises de prix peuvent être snobs. Cela n'empêchera pas les cinéphiles de se prêter au jeu. Et ils seront récompensés par un des meilleurs films à voir le jour depuis longtemps.
Un peu de la même façon que le grandiose La neuvaine de Bernard Émond, ce récit en est un de foi et d'espérance. Devant tous les maux qui grugent la planète, est-ce que l'homme a la force d'affronter l'adversité? Ou au contraire, il préfère prendre la poudre d'escampette pour pouvoir vivre plus longtemps? Un choix cruel, déchirant, mais nécessaire, que tout le monde devra répondre un jour ou l'autre, simplement pour défendre ses idées ou aider un plus faible.
Inspiré d'un fait divers véridique, l'histoire se devait d'être au service d'une mise en scène précise et méticuleuse. Et elle l'est. Comme sur ses précédents et excellents Le petit lieutenant et N'oublie pas que tu vas mourir, le cinéaste Xavier Beauvois privilégie une approche documentaire, recréant minutieusement les coutumes et les moeurs des moines. Un quotidien qui, à l'image du singulier documentaire Le grand silence, se veut bien entendu répétitif, entre les prières et la dévotion aux autres.
Ce choix esthétique impose une distanciation. Il est normal et logique de demeurer en retrait. Sinon le long-métrage n'aurait été qu'émotionnel. Au contraire, le spectateur se pose en fin observateur, analysant les comportements des personnages, qui bénéficient d'une interprétation remarquable de comédiens peu connus (en faisant abstraction de Lambert Wilson et de Michael Lonsdale). Tout est centré sur eux, l'Homme qui tend vers la perfection, donc Dieu. Ce qui n'empêche pas l'ouvrage de soulever plusieurs questions essentielles sur la situation en Algérie et le terrorisme religieux.
La musique mystique se fait rare et discrète. La piste sonore francophone est subtile, utilisant convenablement les enceintes pour y faire ressortir des bruits d'échos, de pluie et d'hélicoptères. Les voix s'entendent convenablement et il y a de très visibles sous-titres blancs en anglais afin qu'un nombre encore plus grand de fidèles se joignent à la messe. Les images volontairement sombres au grain proéminent laissent émaner des teintes précises et des couleurs sobres, mais également des contrastes imparfaits où les ombres prennent beaucoup d'espace.
La pochette minutieuse et tout à fait adaptée au sujet présente des hommes qui discutent autour d'une table. Le menu principal du Blu-ray opte plutôt pour un gracieux montage de scènes qui est accompagné d'une pièce musicale solennelle. Les suppléments contiennent des bandes-annonces et une jolie galerie de photographies. À quand l'édition spéciale avec la horde de bonus?
Alors comment "Des hommes et des dieux" se positionne face aux plus grands opus des dernières années? Il faudra revoir plusieurs fois le superbe The Tree of Life pour bien soupeser son poids dantesque, Le ruban blanc était une oeuvre cérébrale et opaque, Un prophète presque une grande épopée rock, et Oncle Boonmme une plongée fascinante et délirante qui s'adressait d'abord et avant tout aux sens. Ici la sensation d'ivresse est un peu moins immédiate. Malgré ses moments de grâce (la scène du repas final, qui évoque la Cène, sur la musique de Tchaïkovski, rendra les yeux tristes), le bonheur infini apparaît sur le chemin du retour, lorsque toutes les subtilités du projet prennent véritablement forme. Et qu'on réalise que l'humanité de l'homme aura rarement été montrée avec autant de clairvoyance et d'espoir.
| Film | 9 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 2 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 7 |