Suspense glacé et baroque, "Inquiétudes" s'attarde plutôt à la forme qu'au fond. En soignant ses images magnifiques et son atmosphère lugubre, le cinéaste Gilles Bourdos en oublie son histoire usuelle et ses interprètes sans charisme.
Deux êtres au destin "exceptionnel" se rencontrent. Dans le coin gauche, il y a le turbulent et inquiétant Bruno (Grégoire Colin), un artiste assez drastique. Son enfance a été un réel cauchemar et il préfère vivre dans des endroits plats ayant comme seule couleur le blanc. S'il y a quelqu'un ou quelque chose qui se met au travers de sa route, la guerre sera vite déclarée. Dans le coin droit se retrouve la douce et isolée Élise (Julie Ordon). Depuis qu'elle a assisté au meurtre de sa mère il y a de cela plusieurs années, sa famille la couvre beaucoup trop à son goût. Elle aimerait voler de ses propres ailes et découvrir la vie. Son quotidien est banal et sans éclat. Un jour, elle fait la connaissance de Bruno et son existence ne sera plus jamais comme avant...
Après les succès relatifs de sa première réalisation Disparus, Gilles Bourdos donne encore le premier rôle à son acteur fétiche Grégoire Colin. Cette fois, il se risque à adapter le livre A Sight for Sore Eyes de Ruth Rendell. Pour transcender cette trame un peu trop narrative, le scénariste de Emmène-moi multiplie les plans étranges et bizarres. Son introduction est fascinante, sans cesse poétique. Sa caméra survole les corps comme des anges et s'arrête à des endroits inusités. Ce choix omniscient atteint son paroxysme dans un jeu hallucinant de miroirs, où les reflets ne permettent que de deviner de nouveaux reflets qui ne sont pas toujours fidèles à la réalité.
Cette identité morcelée reviendra comme leitmotiv. Tout d'abord au sein des images. Les couleurs jouent un rôle prépondérant. Les nombreuses teintes de blanc sont présentes pour signifier la pureté, un nouveau départ. La misère et les pensées noires sont nettoyées par des couches blanches, toujours universelles. Une idée de cohésion, de banalité, d'aseptisation de l'être psyché qui réduit la nouveauté au consensus de la masse. Pas surprenant de voir ces plaies se rouvrir pour assister à un véritable carnage rouge, un peu comme le règlement final du Bound des frères Wachowski. Entre ces multiples dichotomies qui combinent les couleurs pâles et celles plus foncées demeurent un rendu visuel plus que satisfaisant. Aucun artéfact pour altérer les sensations. Des sous-titres blancs ni trop gros ni trop petits sont présents pour les personnes le désirant, mais leur utilisation provoque une concentration du regard à des endroits superflus.
Ces repaires altérés envahissent les protagonistes pour sucer leur âme. Devant le vide de l'existence, deux laissés-pour-compte se trouveront. Cette double solitude fera quelques flammèches. Lorsque la raison reviendra et que le faux s'affichera au grand jour, ce sera tout autre. Difficile d'accuser les acteurs de mal jouer. Grégoire Colin est convainquant en être inquiétant, alors que la jeune Julie Ordon envoûte par sa beauté mystérieuse. Sauf que leurs personnages sont tellement antipathiques qu'ils en deviennent quelconques. Comment éprouver de la sympathie devant des figures aussi individualistes et carrément stupides? Un peut verser dans la violence soudaine, alors que l'autre pleure encore et encore. L'intérêt n'est jamais présent très longtemps et les longueurs semblent s'accumuler.
Ces lacunes se retrouvent donc au niveau du scénario, froid et calculateur, qui débute par émoustiller pour finalement lasser. Les prémisses sont peut-être formidables, mais elles irritent rapidement. C'est tellement dommage d'assister à une introduction si corsée pour voir une conclusion maintes fois arpentée, suivant allègrement les registres du suspense sans imagination. Des personnages secondaires (horripilante Brigitte Catillon) aux dialogues à peine potables, le spectre de Alfred Hitchcock s'avère un véritable ersatz. Pour une musique atmosphérique réussie, il y a toujours des élans plus stridents à la Bernard Herrman qui se feront entendre. Généralement, le rendu audio navigue entre l'intéressant et le convenable. Les bruits sortent admirablement bien, tout le contraire des voix. Il faudra hausser légèrement le volume afin de tout saisir, et se dépêcher à tout baisser en prévision des sursauts. Avec un film aussi déroutant, il est toutefois dommage que les haut-parleurs situés sur le côté ne soient pas plus utilisés. L'éternelle pluie qui s'abat et c'est à peu près tout.
Ce sentiment de "trop peu, trop peu" s'exprime également devant les suppléments : une seule bande-annonce. Un commentaire du réalisateur et des documentaires sur le tournage auraient pu amener un regard nouveau sur l'ensemble. Il faut aussi se contenter d'une pochette digne d'un film pour adolescents et d'un menu principal au montage moyen, aux icônes trop petites et à la musique attrayante. Pas très excitant.
Exercice de style des plus vivifiants dans la première heure, les lieux communs et les personnages figés ont tôt fait de détruire les belles promesses de "Inquiétudes". Difficile d'être totalement original et captivant lorsque l'intrigue artificielle ne sert qu'à accumuler les prises de vues impressionnantes.
| Film | 5 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 1 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 6 |