Le destin est totalement imprévisible. Réalisé en 1977 par Charles Burnett, "Killer of Sheep" est passé dans le tordeur de la censure et de l'indifférence. Le film n'a été diffusé sur les écrans que quelques journées avant d'être retiré, perdu et oublié. Trente années plus tard, le Cinéma du Parc de Montréal décide de passer une copie 35mm et la compagnie Milestone Film lance une formidable édition de deux disques sur le sujet. C'est le moment de (re)découvrir un trésor oublié de la cinématographie afro-américaine et de saisir l'essence d'un cinéaste d'envergure qui a trop longtemps travaillé dans l'ombre.
Dans un ghetto de Los Angeles, la vie est pauvre et difficile. Des enfants errent en quête d'un avenir. Des femmes déambulent, attendant le retour de leur mari. Des hommes cherchent du travail et ceux qui en ont sont entassés comme du bétail dans des usines et des abattoirs. Ils se crèvent au boulot, conscient de leur condition qui ne va pas en s'améliorant. Certaines personnes optent pour l'argent facile et d'autres y résistent, simplement pour pouvoir continuer à se regarder dans le miroir chaque matin.
Ce drame social ne s'adresse pas à tout le monde. Malgré sa faible durée (81 minutes), le récit est extrêmement lent, souvent dénué d'action et de dialogue. Un peu comme Continental, un film sans fusil, il ne semble rien s'y passer, les échanges entre les comédiens non professionnels tendent à tourner en rond et plusieurs situations peuvent se répéter. Ces défauts, qui agissent souvent comme poudre aux yeux, sont présents pour monter l'existence morne et souvent sans espoir d'une classe de la population américaine, celle qui est muselée et ignorée dans des ghettos. S'en sortir n'est bien entendu que chimère. Sans prêcher par misérabilisme, en demeurant toujours objectif et authentique, Charles Burnett filme comme un documentariste, le parfait témoin extérieur qui laisse toute la place à son sujet au lieu de l'enrober d'une voix hors champ inutile.
Cette expérience atteint son paroxysme grâce à une formidable caméra qui retransmet le tout en noir et blanc. Comme témoignage pour les générations futures, difficile de faire mieux. Malheureusement, le passage du temps se fait ressentir. Les images sont souvent hachurées, parasitées par le grain et les égratignures. Les contrastes manquent un peu de profondeur et la définition des contours est à peine correcte. Ce combat entre beauté originelle et matérialisation un peu limitée se répercute au niveau sonore. La musique y est formidable. C'est jazzé, irrésistible, toujours intrigant et excitant. Un disque à acheter le plus tôt possible. Sauf que le son mono n'exploite qu'un seul haut-parleur. Pire encore, les voix s'entendent souvent difficilement et il n'y a aucun sous-titre de disponible.
Le film se retrouve dans un beau carton à l'effigie d'enfants qui attendent. Un livret très explicatif parle du contexte de la sortie du long-métrage et de sa préservation. Le menu principal du DVD reprend quelques scènes sur une douce musique lente. En plus de "Killer of Sheep", le premier disque propose une honnête bande-annonce et une réunion autour d'une table entre quelques interprètes. Dommage que les conversations ne soient pas plus profondes. Pour davantage d'informations, mieux vaut se tourner vers cette excellente piste de commentaires où Richard Pena, le directeur de la programmation de la Film Society of Lincoln Center, multiplie les questions à Charles Burnett. Cette conversation est intelligente, pertinente et elle lève le voile sur certains enjeux majeurs. Trois courts-métrages ("Several Friends" tourné en 1969, "The Horse" en 1973 et "When It Rains" en 1995) d'intérêt variable, mais toujours ancré dans des réalités sociale, complètent le tout. Une façon d'en découvrir davantage sur les préoccupations du réalisateur.
Le second disque met en vedette "My Brother's Wedding", un film tourné par Burnett en 1983. Cette histoire qui navigue toujours dans les mêmes thèmes est toutefois plus simple et linéaire. Un homme doit choisir entre son allégeance morale à son entourage et celle de son frère. À sa sortie, la production a été retravaillée sans le consentement de son auteur, ce qui a amené de sévères critiques dans différents festivals. Ici, la version coupée à 83 minutes et la vision de son créateur, qui s'étend maintenant sur 118 minutes, sont présentes et il n'y a aucune comparaison entre les deux récits tant le deuxième est nettement supérieur. Et en prime, il y a un nouveau court-métrage réalisé en 2007 qui s'intitule "Quiet as Kept". Les protagonistes y parlent de l'ouragan Katrina, mais la durée de l'entreprise (à peine cinq minutes) ne permet pas d'aller en profondeur.
Film culte longtemps introuvable, "Killer of Sheep" trouve une édition à sa hauteur. Regorgeant de suppléments de toute sorte, c'est le destin d'une oeuvre marquante et d'un réalisateur important qui est finalement accessible à un prix raisonnable. Les qualités techniques ont vieilli, mais ce testament d'une classe sociale qui existe toujours s'avère essentiel. Un opus pour les cinéphiles d'une autre forme de cinéma.
| Film | 8 |
| Présentation | 8 |
| Suppléments | 8 |
| Vidéo | 5 |
| Audio | 5 |