Née à Rome en 1928, Lina Wertmüller s'inscrit à l'Académie Pietro Sharoff en 1951 pour y suivre des cours de mise en scène. Après avoir obtenu son diplôme, elle travaille au théâtre avec Garinei et Giovannini et devient assistante du réalisateur Giorgio De Lullo. Elle collabore par la suite avec Fellini sur 8 1/2 et oeuvre également à la radio et à la télévision. Elle réalise son premier film, The Lizards, en 1963 et s'associe avec son ami et acteur Giancarlo Giannini pour produire au théâtre Two Plus Two Are No Longer Four, une pièce qu'elle a elle-même écrite. Cette collaboration, comparable à celle entre Robert De Niro et Martin Scorsese, se poursuivra dans les années 1970 alors que Wertmüller tourne une série de films avec Giannini (The Seduction of Mimi, Love and Anarchy, "Swept Away", "Seven Beauties") dans lesquels elle explore son thème de prédilection, la relation entre le sexe et la politique. Cette période marque l'apogée artistique de Wertmüller qui deviendra la première femme à recevoir une nomination aux Oscars dans la catégorie du Meilleur Réalisateur ("Seven Beauties"). Après l'échec de son premier film tourné en anglais en 1978, A Night Full of Rain, avec Giannini et Candice Bergen, Wertmüller réalisera une douzaine de films qui n'auront qu'un impact limité, car elle ne parviendra pas à retrouver l'énergie créatrice de ses débuts.
"The Lina Wertmüller Collection" nous propose cinq films tournés par la réalisatrice entre 1974 et 1999. On peut les voir comme des paraboles sur la survie, où les sexes s'affrontent au travers de personnages colorés et où les rôles sont souvent renversés. La politique du sexe, la politique sociale, la politique de la politique, tout est politique chez Wertmüller, mais tout n'est jamais tout à fait noir, ni tout à fait blanc. Comme à l'habitude quand il s'agit d'un coffret, vous retrouverez la cote du film après chaque film et une note commune à la fin pour les aspects audio/vidéo/présentation/suppléments.
En vacances sur un luxueux voilier naviguant près des côtes de la Sardaigne, Raffaella Pavone Lanzetti (Mariangela Melato), une belle et riche capitaliste, prend plaisir à tourmenter Gennarino (Giancarlo Giannini), un membre de l'équipage communiste. Lorsque Raffaella part avec Gennarino pour aller rejoindre ses amis partis en excursion, leur embarcation tombe en panne et ils se retrouveront seuls sur une île déserte. Commence alors la bataille des sexes alors que les rôles sont renversés et que Raffaella n'aura d'autre choix que de se plier à la volonté de Gennarino pour assurer sa subsistance.
À ne pas confondre avec le ridicule remake de Guy Ritchie, "Swept Away" est une allégorie sur la lutte des classes vue au travers de la guerre des sexes. Wertmüller utilise donc le renversement des rôles dans la relation homme/femme pour souligner la problématique des conflits sociaux entre bourgeois et prolétaires. Cette lutte de pouvoir se traduisant par la révolte du dominé contre le dominant. Gennarino profite donc de sa débrouillardise et de son talent pour la survie dans un environnement difficile pour mater la femme inatteignable qui, puisqu'elle n'a jamais levé le petit doigt de toute sa vie, devra finir par se soumettre si elle veut survivre. Les deux protagonistes finiront par tomber amoureux, preuve qu'il est possible de faire abstraction de différences quasi irréconciliables, mais seulement quand on vit en dehors du système. Influencée par l'humour grotesque de la Commedia dell'Arte, la réalisatrice utilise le vaudeville pour faire passer son message. On s'engueule et on se lance des baffes à tour de bras, mais ceci n'a rien de choquant, du moins pour les initiés capables de voir au-delà de ce qui peut paraître au premier abord comme du sexisme ou du féminisme primaire. Le duo ayant déjà collaboré deux fois auparavant, la chimie entre Giancarlo Giannini, qui a certainement les yeux les plus expressifs de toute l'Histoire du cinéma, et la sulfureuse Mariangela Melato est parfaite et leurs prestations sont remarquables. "Swept Away" est assurément l'un des meilleurs films de la cinéaste italienne.
Pasqualino "Seven Beauties" (Giancarlo Giannini) est un don juan qui vit à Naples avec sa mère et ses sept soeurs (d'où son surnom). Lorsqu'il apprend que l'aînée travaille comme prostituée, il tue le proxénète pour venger l'honneur de sa famille. Il sera envoyé à l'asile, mais s'enrôlera dans l'armée pour échapper à sa sentence. Il désertera, mais sera capturé par les nazis et envoyé dans un camp de concentration dirigé par une femme obèse et sadique. S'il réussit à la séduire, il parviendra peut-être à s'en tirer indemne.
La cinéaste mélange la satire, le grotesque et le drame avec l'une des pires tragédies de l'Histoire pour nous offrir une fable intense, touchante et parfois très drôle qui nous pousse à questionner nos motivations lorsqu'il s'agit de sauver notre peau. Comme dans "Swept Away", Wertmüller souligne que tant que l'homme est prisonnier du système, il ne peut aspirer à une quelconque humanité. Peu importe l'idéologie, qu'elle soit marxiste, communiste, capitaliste ou dans ce cas-ci, nazi, il y a toujours des dominants et des dominés. D'ailleurs, juste avant de se suicider, l'un des détenus criera: "la mort dans une mer de merde est préférable à la vie dans une mare de restrictions". Pasqualino essaiera d'amadouer l'officier allemand, mais se retrouvera malgré lui du côté des bourreaux, forcé de commettre un acte inhumain pour assurer sa survie. Le manipulateur devient le manipulé et est avalé par le système. Le film entier repose sur les épaules de Giannini, qui est sublime dans le rôle du dandy orgueilleux qui se pavane et paraît sûr de lui, mais qui se révèle être un fumiste égoïste prêt à se déshumaniser pourvu qu'il s'en tire. Nominé pour quatre Oscars, "Seven Beauties" est le joyau incontesté de la filmographie de Lina Wertmüller.
Fulvia Bolk (Mariangela Melato) est une riche aristocrate à la tête d'un conglomérat qui épouse les causes environnementales. Voulant se venger d'un bandit sicilien nommé Giuseppe "Beppe" Catania (Michele Placido) qui a soutiré des millions de dollars à l'élite en effectuant une série de kidnappings, Fulvia engage un ex-agent de la CIA pour s'emparer de Beppe et l'amener à sa résidence située sur une île isolée. Les yeux bandés et les pieds et poings liés, Beppe subit les assauts verbaux de Fluvia qui le traite de tous les noms et demande 100 millions de dollars de rançon pour sa libération. Lorsque Beppe insiste sur le fait qu'il ne peut survivre sans sexe, Fluvia engage deux prostituées pour le satisfaire et l'affaire prendra un tournant inattendu.
Dans la guerre des sexes version Wertmüller, la femme est souvent au dessus. Pas dans le lit, mais dans la vie où elle se retrouve en position de force. Ici cependant, contrairement à "Swept Away" , c'est la femme qui tente de briser le moral de la brute macho et on assiste à un jeu du chat et de la souris où le rapport de force est affecté par l'attirance physique. L'amour et le sexe parviennent à aplanir les différences idéologiques, mais il y a un prix à payer puisque l'harmonie doit nécessairement passer par la subjugation de l'un des protagonistes. Fidèle à elle-même, la cinéaste nous sert une satire remplie de longues tirades à caractère politique et de personnages secondaires burlesques qui prend plaisir à écorcher le système et nous rappelle que les choix auxquels nous sommes confrontés ne sont jamais tout à fait bons, ni tout à fait mauvais et qu'il y a toujours des conséquences. Le style de Wertmüller et l'attention qu'elle porte aux détails demeurent toujours aussi agréables, mais le film s'essouffle en seconde moitié et la fin est prévisible. "Summer Night" a du mordant et est fort divertissant, mais on sent un peu de retenue de la part de la réalisatrice qui nous avait habitués à plus de témérité dans ses films précédents.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale aux environs de Naples, la jeune Miluzza (Lucia Cara), une adolescente naïve et insouciante, devient un objet de désir pour les hommes de son village qui la croient aussi accessible que sa mère. Celle-ci, bien que mariée, a de nombreux amants, mais son époux n'en a cure, convaincu qu'elle finira par se lasser de ses aventures. Après une série de tragédies et le bombardement de son patelin, Miluzza se retrouve seule et fait la rencontre de Pietro (Raoul Bova), un soldat italien blessé qu'elle cachera chez elle. Après s'être rétabli, il amènera Milluza dans sa famille et voudra l'épouser, mais sa mère insiste pour que son fils marie une vierge.
Après une séquence d'ouverture qui nous rappelle la Lina Wertmüller incisive et ironique de ses débuts, le film s'enlise dans un mélodrame conventionnel où les plaisirs de la chair sont ancrés dans la tradition archaïque du péché et du scandale. Exit le sexe libérateur, la critique sociale mordante et les discours politiques acidulés, la cinéaste se contente d'insister sur le double standard auquel nous sommes confrontés quand il s'agit du sexe: le gars qui baise à gauche et à droite est un étalon, alors que la fille qui fait la même chose est une pute. De plus, le discours est contradictoire. Le penchant pour la chose de la mère est connu, mais tous l'acceptent comme une sorte d'excentrique qui mord dans la vie à pleines dents. Mais quand on soupçonne Miluzza de posséder ce même côté olé olé, elle est aussitôt harcelée, injuriée et ostracisée. Lucia Cara est excellente dans le rôle de Miluzza, mais la candeur de son personnage est parfois si excessive qu'on se demande si elle n'est pas tout simplement idiote. Bref, on a du mal à y croire, il n'y a pas de message véritable et "The Nymph" nous apparaît comme une série de vignettes joliment photographiées, mais sans grande substance.
À Naples au 18e siècle, le jeune Roi Fernandino (Sergio Assisi) épouse contre toute attente Carolina (Gabriella Pession), la fille de l'Empereur Maria Theresa d'Autriche, qui n'a que seize ans. Alors que les monarchies d'Europe retiennent leur souffle, Fernandino et Carolina semblent plus intéressés à célébrer le plaisir des sens qu'à s'acquitter de leurs devoirs royaux. Fernandino accumule les conquêtes sans se rendre compte qu'il est manipulé par sa jeune épouse, sa belle-mère et son père, le Roi d'Espagne, et qu'il n'est qu'un pion dans une intrigue politique déterminante pour l'avenir de l'Europe.
À l'âge vénérable de 73 ans, la réalisatrice se paye du nouveau, une farce historique où l'on retrouve la plupart de ses thèmes de prédilection. Le sexe est à l'honneur, mais ici, c'est l'homme (Fernandino) qui subit les conséquences de son comportement libertin. Wertmüller dépeint avec verve et justesse la somptuosité et la décadence de la royauté, mais les personnages paraissent souvent secondaires, perdus dans une parade de décors opulents et de costumes fabuleux. Sergio Assisi empreint à Fernandino juste assez d'exubérance pour le rendre crédible, mais on a du mal à s'attacher à une Carolina esquissée à gros traits et la passion ardente qui devrait servir de moteur à l'intrigue manque de conviction. La réalisatrice se perd également dans un dernier acte confus et maladroit qui multiplie les manigances politiques sans nous offrir les informations nécessaires pour nous permettre de comprendre les enjeux et les motivations des personnages. Au bout du compte, on ne retiendra de "Fernandino and Carolina" que le faste et la beauté visuelle ainsi qu'un personnage mal défini, Carolina, qui fait contraste avec les personnages féminins des films précédents, puisque le sexe devient pour elle un outil de triomphe et non d'auto-destruction. "Girl Power"?
Côté technique, l'aspect vidéo varie d'excellent à mauvais. Malheureusement, seuls "Swept Away" et "Summer Night" bénéficient d'un transfert anamorphosé, les autres titres utilisant une présentation panoramique 4x3 (qui se traduit approximativement par un ratio de 1.66:1). Curieuse décision d'une compagnie qui n'est cependant pas reconnue pour ses efforts de restauration et de préservation. L'image de "Swept Away", "Seven Beauties" et "Summer Night" est claire, propre, et offre un excellent niveau de contrastes et de détails, alors que celle de "The Nymph" et de "Fernandino and Carolina" est granuleuse, comporte plusieurs taches et égratignures et nous propose des couleurs délavées. Autre incongruité, seuls "Swept Away" et "Seven Beauties", les films les plus anciens, offrent une piste sonore remasterisée en Dolby Digital 5.1, mais celle-ci offre peu d'avantages par rapport à la piste en stéréo, puisque les enceintes arrière sont peu utilisées. Sur tous les films, le son nous apparaît fade et lointain, souvent à la limite de la distorsion, et la musique semble avoir été amputée des basses fréquences. Heureusement, chacun des titres propose la piste originale en italien, avec des sous-titres anglais qui sont faciles à lire, grammaticalement corrects et sans erreur typographique. Le coffret cartonné contient six DVD dans des boîtiers de format digipack, ainsi qu'un livret de seize pages. Les menus sont de facture classique, statiques et accompagnés de musique.
Tous les suppléments se retrouvent sur le sixième disque, mais autre déception, il n'y a pas beaucoup de chair autour de l'os. À part les bandes-annonces et une galerie photo, on ne retrouve qu'une entrevue de 80 minutes avec la réalisatrice produite par Carlo Lizzani pour une série sur le cinéma italien. De plus, les sous-titres sont brûlés dans l'image et sont parfois difficiles à lire. La cinéaste passe beaucoup de temps à parler de son apprentissage et nous balance une série de noms provenant du milieu des arts et du théâtre avec lesquels les Italiens sont probablement familiers, mais que je n'ai personnellement pas reconnus. Ça devient plus intéressant quand elle aborde sa carrière de réalisatrice, alors qu'elle nous parle de son expérience en tant que femme dans le cinéma italien, un monde assez restreint constitué d'un groupe d'amis passionnés de cinéma qui collaborent au gré des projets, s'amusent et se critiquent entre eux. Bien qu'elle nous entretienne de sa collaboration avec Giancarlo Giannini, on retrouve peu de commentaires spécifiques à chaque film et son propos demeure généraliste. Anarchiste avouée, elle parle de politique avec candeur et honnêteté. Malheureusement, ceux qui désirent une analyse détaillée de chacun des films, une étude des thèmes récurrents et de leur évolution au travers de la filmographie de Wertmüller resteront sur leur faim. Le livret qui accompagne le coffret vous en apprendra probablement davantage à ce sujet que cette entrevue.
Lina Wertmüller est une figure marquante du cinéma italien qui a tourné d'excellents films, en particulier en début de carrière, et qui tient un chef d'oeuvre, "Seven Beauties", dans sa filmographie. J'aurais personnellement préféré que le coffret se concentre sur sa période la plus allumée et qu'il nous propose The Seduction of Mimi et Love and Anarchy au lieu des films de moindre importance tournés plus tard dans sa carrière, mais la sélection actuelle se justifie tout de même si on la considère comme un aperçu de l'ensemble de son oeuvre. Malheureusement, à cause de son prix élevé, du peu de suppléments intéressants et de la qualité moyenne des aspects techniques, il m'est difficile de recommander ce coffret. Les fans du cinéma italien y trouveront peut-être leur compte, mais ceux désirant s'initier à la politique du sexe version Wertmüller feraient mieux de se rabattre sur les éditions simples de Swept Away ou de Seven Beauties, même s'ils jouissent d'une présentation moins intéressante.
| Film | 8/9/7/5/5 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |