Après ses aventures fortement remarquées dans l'Ouest américain pour son splendide Brokeback Mountain, Ang Lee retourne dans sa Chine natale pour pondre son joli "Se Jie" ("Lust, Caution" en anglais et "Désir, danger" en français). Encore une fois, la vérité est dissimulée sous un masque de normalité, et la vérité éclatera lorsqu'il sera trop tard...
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Chine vit sous le joug du Japon. Des comédiens résistants cherchent toutefois à faire bouger les choses. Leur objectif est d'assassiner le ténébreux monsieur Yee (Tony Leung), un espion impitoyable qui a déjà condamné plusieurs personnes par le passé. Pour y arriver, ils convainquent la jolie Kuang Yu Min (Wang Leehom) de le séduire. Une idée qui fait son chemin et qui risque bien d'amener à leur perte les deux principaux intéressés.
"Lust, Caution" est un film à double tranchant. Pour quelques personnes, il s'agit d'une œuvre poussiéreuse et longuette dotée d'une réalisation classique et d'ellipses temporelles qui n'apportent presque rien au récit final. Une étude de milieu glacée et légèrement répétitive qui aurait pu être traitée de façon beaucoup plus ciselante dans les mains d'un cinéaste moins académique, dont Wong Kar-Wai serait la référence la plus évidente (seulement pour la présence de son acteur fétiche Tony Leung). En prenant ce chemin injuste, les 159 minutes pourraient s'avérer longues et fastidieuses.
Mais cela serait mal juger ce long-métrage lancinant à souhait, qui triomphe d'un seul regard ravageur ou d'une bouffé de cigarettes. Rarement Ang Lee aurait-il trouvé un sujet aussi ambitieux qu'en adaptant le roman d'Eileen Chang. Pour une rare fois, il s'intéresse à l'Histoire, celle qui n'apparaît pratiquement jamais dans les manuelles scolaires. Il le fait d'une brillante façon, en montrant sans artifice les sacrifices de ses héros. Ces hommes et ces femmes sont allumés d'un patriotisme à toute épreuve... et c'est finalement le cœur qui risque de les perdre. Une dualité qui n'est pas sans rappeler le Sense and Sensibility du même auteur.
Ce nouveau sommet de Lee pourrait ressembler à un amalgame de ses précédents projets. Il y a un sens constant pour les plus petits détails (Eat Drink Man Woman), les relations entre les individus sont souvent malsaines (The Ice Storm) et la dévotion de l'héroïne handicapera à jamais sa destinée (Hulk). L'opus ne ressemble finalement qu'à lui-même, car ce sont les protagonistes qui représentent son oxygène et sa colonne vertébrale. À ce sujet, la nouvelle venue Tang Wei s'en sort parfaitement, affichant une beauté angélique et se dévouant corps et âme dans un rôle plutôt difficile. Face à elle, Tony Leung est toujours aussi fascinant, affichant ici une méchanceté rarement vue par le passé. Ces deux individus se repoussent et s'attirent continuellement, donnant des scènes érotiques aussi chaudes que brutales qui repoussent le bon goût jusqu'à sa fine frontière.
Cette intensité sent l'authenticité par le soin apporté aux décors, aux costumes et à la magnifique photographie. Non seulement la reconstitution d'époque est soignée, mais les images s'avèrent éblouissantes. Les couleurs sont précises en laissant un peu de place à des reflets séduisants, les contrastes jouent à fond la carte du clair-obscur et l'utilisation de vieux films en noir et blanc fait totalement oublier la présence de blocage sur des portes. Tout aussi réussie et importante est la fantastique trame sonore d'Alexandre Desplat. La musique universelle est porteuse de nombreuses émotions et elle se veut répétitive afin d'infiltrer n'importe quel esprit. À tel point qu'à la tombée du générique, il est si aisé de courir au magasin pour se la procurer. Les pistes audio en Dolby Digital 5.1 en français et en mandarin ne s'en laissent toutefois pas imposer, remplissant les haut-parleurs de bruits multiples, entre cris de bébés, chœurs de gens, pluie battante, hirondelles perdues et vent intense. Au sein de cette activité, il est pourtant si facile d'entendre les voix, la traduction francophone s'avère plus qu'honnête et les sous-titres blancs se lisent sans aucun problème.
Les touches érotiques qui parsèment les péripéties se matérialisent déjà sur le boîtier, montrant deux corps enlacés, entre surprises et délectations. Le menu principal du DVD recrée l'image de la pochette en y superposant un peu de fumée et une mélodie qui ravira la plupart des ouïes. L'œuvre semble se suffire à elle-même, car il n'y a qu'un seul supplément qui s'est niché une place sur cette édition. Il s'agit d'un documentaire de 16 minutes sur la production, relatant notamment le contexte historique, le style apprécié d'Ang Lee et les performances truculentes des comédiens. Même si le tout demeure très intéressant, le segment est beaucoup trop court et il aurait facilement pu être rallongé.
Au lieu d'en mettre plein la vue avec une mise en scène trépidante et vivante, Ang Lee a préféré transformer "Lust, Caution" en un The Pianist plus dévergondé. La réalisation classique est au service de l'histoire et surtout de ses personnages, qui dissimulent leurs sentiments pour épouser une cause. Des choix qui ne peuvent que les mener à leur perte. D'ici là, il y a des sacrifices, de la violence brutale, de la nudité fondamentale au scénario et des performances habitées d'une Tang Weil et d'un Tony Leung en pleine possession de leur art.
| Film | 8 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 2 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 6 |