À travers la déroute d'un homme qui voit l'existence lui défiler sous les pieds, le réalisateur Emmanuel Carrère explore un rite de passage qui solidifie ou détruit le couple. Grâce à l'adaptation de son propre livre La Moustache, il offre un film sensible et ambigu capable de faire rire aux larmes tout en poussant la réflexion.
Un jour, Marc (Vincent Lindon) décide de raser sa moustache. Ce geste en apparence banal lui apportera toutefois plusieurs soucis. Ni sa femme Agnès (Emmanuelle Devos) ni ses amis ou encore ses collèges de travail ne s'aperçoivent de quoi que ce soit. Au début, il pense que c'est une plaisanterie, que son entourage cherche à le faire rire. Mais au fil des jours, il se questionne sérieusement sur son équilibre mental. Avait-il déjà eu une moustache? Pourquoi est-ce que des éléments stables et intrinsèques semblent subitement fragiles et troubles? Plus il cherche des repères et plus des incohérences se succèdent. Pour se sortir de toute cette galère, Marc opte pour la fuite...
"La Moustache" accumule les genres avec une facilité déconcertante. Au départ, c'est une comédie incroyablement fraîche et réussie, où des imbroglios à la tonne font souvent rire. Le protagoniste est perdu, il multiplie les gaffes et ne comprends plus rien à rien. Cette déroute pique rapidement la curiosité, car la caméra est toujours braquée sur le corps de Marc. Le film avance et le nuage de mystères s'épaissit. La logique ne semble plus se tenir, les certitudes fondent comme neige au soleil et la déroute est totale.
Au beau milieu du récit, le long-métrage prend une tangente des plus drastiques. L'anti-héros change de pays et il cherche à se ressourcer à Hong Kong. Le ton devient alors plus sombre, dramatique et répétitif. Une deuxième histoire en parallèle semble s'imbriquer, avec son lot d'ellipses plutôt bizarres et de cycles. Les évènements sont peut-être en train de se reproduire, tout comme les pensées et les personnages. Un peu comme le 2046 de Wong Kar-Wai, il est difficile de séparer la réalité des chimères et des fantasmes. À la tombée du générique, c'est l'incompréhension la plus totale qui apparaît, avec cette sensation d'avoir été mené en bateau et ce désir de revivre à nouveau l'expérience.
Le roman étant paru en 1986, il était difficile de voir qui d'autre que son auteur Emmanuel Carrère pouvait adapter "La Moustache" au grand écran. Surtout que par le passé, ce romancier n'avait réalisé qu'un film documentaire, le très bon Retour à Kotelnitch. Pourtant, sa transposition est d'une précision totale et elle devient même optimiste. La fin n'est pas du tout la même et il est incroyable de voir comment les images et la chronologie ne lèvent pas nécessairement le voile sur les intrigues nombreuses et parfois déboussolantes. Au contraire, c'est dans l'absence de sens que cette œuvre fascine. Une trame narrative majestueuse, à mi-chemin entre la littérature et la cinématographie, qui ne se limite pas seulement à démontrer.
Pour que l'engrenage fonctionne à la perfection, le couple réuni se devait d'être excellent. En ayant recours à Vincent Lindon et Emmanuelle Devos, il était pratiquement impossible de se tromper. Le premier embarque corps et âme dans l'exercice de style. Il est toujours crédible et empathique, défendant parfaitement ce gars qui se cherche. Son Marc est situé à l'étape troublante de l'individualité qui se perd de plus en plus en fonction de l'union. Avant d'atteindre le point de non-retour, il doute et prend la fuite pour ne pas trop s'engager. Face à lui, Devos agit en tant que muse. Elle est son miroir trop parfait pour être vrai et cet être suprême qui possède toutes les clés de ses problèmes. Dans ce rôle beaucoup plus effacé, la comédienne remarquée dans Sur mes lèvres est d'une luminosité à toute épreuve. Sans doute que sa connaissance de l'univers de Carrère ne lui a pas nuit. Elle a joué dans L'Adversaire et il en a écrit le livre.
La magnifique trame sonore devient rapidement le troisième protagoniste de ce huis clos kafkaïen. En établissant le superbe concerto pour violon de Philip Glass comme leitmotiv psychologique, le réalisateur évite les facilités et les voix off trop explicatives. Au contraire, la musique prend souvent toute la place, embarquant allègrement par-dessus les voix peu élevées. Une lacune du Dolby Digital 5.1 qui n'est pourtant pas isolée. En effet, le rôle des différents haut-parleurs est mineur, presque accessoire. Pour mieux saisir les dialogues et ne pas trop déranger les voisins, mieux vaut opter pour une excellente piste sonore en Dolby Digital 2.0. La magnificence des images est admirable. Malgré des teintes disparates, les contours demeurent très précis. Les couleurs sont bien définies, les textures parfois irréelles confèrent au long-métrage un côté inquiétant. La thématique de l'eau, primordiale, se matérialise dans des formes diverses, sans se répéter ou sans utiliser des effets de lumière similaires. Même les sous-titres anglophones blancs sont de facture agréable et ils sont aisés à suivre. Le seul défaut provient de ce blocage un peu trop évident, où des livres et des mains semblent sautiller frénétiquement.
Dans sa sobriété, la pochette ne peut qu'être juste. Elle montre un Lindon en train de se raser tout en étant observé par une Devos intrigante. Les couleurs mélangent efficacement le noir, le blanc et le rouge-brun. Une fois l'insertion du DVD, il faut choisir une langue entre le français et l'anglais. Par la suite, le menu principal s'ouvre et il est à la fois statique et peu mémorable. Tout le contraire de cet hymne instrumental de Philip Glass qui angoisse dès la première note. Les suppléments se restreignent à trois éléments. Il y a une bande-annonce qui laisse perplexe. Une longue discussion passionnante entre Emmanuel Carrère et la monteuse Camille Cotte est également présente. Ces complices parlent de l'évolution du scénario, des changements avec le bouquin, des fantômes hantant le canevas, du rôle de la musique comme représentante de la folie, du choix des deux interprètes et de cette fin énigmatique. Ce sont vingt petites minutes qui remplacent une piste de commentaires trop explicative. Le dernier segment est un documentaire sur la production, montrant des scènes de tournage, des séances de maquillage, des propos d'acteurs ne comprenant pas trop l'histoire et des raisonnements sur le style de l'ensemble. Sympathique à défaut d'être nécessaire.
Il faut pourtant être joueur pour embarquer totalement dans les délires de "La Moustache". Adhérer aux répétitions, aimer ne rien comprendre et continuer en aveugle jusqu'à la fin. Sinon, le temps peut sembler long dans cette histoire souvent décousue qui peut accumuler les fils blancs et les longueurs. Mais vivre le désarroi d'un homme qui devient fou en coupant des poils de sa barbe, cela n'arrive vraiment pas souvent.
| Film | 8 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | 6 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 6 |