À part les œuvres de Youssef Chahine (et encore), les films égyptiens se rendent difficilement sur le territoire québécois. Il ne faut pourtant pas désespérer. Adapté du roman très couru d'Alaa El Aswany, "L'immeuble Yacoubian" se veut une entrée réussie dans le microcosme d'une dizaine d'âmes à la dérive.
L'immeuble Yacoubian est un des plus anciens du Caire et il est le témoin du destin de plusieurs individus. Le fils d'un Pacha qui cherche à combler ses besoins sexuels part en guerre contre sa propre sœur. Un homme fortuné décide de se lancer en politique. Un être pauvre refusé à l'école de police rencontre les mauvaises personnes. Un père de famille sans le sou s'engage dans une relation homosexuelle avec un journaliste. Une mère décide de prendre un époux qu'elle n'aime pas. Une jolie fille est presque prête à tout pour récolter un peu d'argent pour ses proches...
Sous ses dehors de téléfilm (cela prend un certain temps avant de s'habituer à la caméra), ce premier long métrage de Marwan Hamed montre l'évolution de plusieurs personnages qui se croisent et interagissent ensemble. Contrairement à sa prémisse, la mise en scène n'est pas polyphonique ou superficielle comme dans un récit à la Fauteuils d'orchestre. Les individus sont des entités distinctes qui n'ont pas nécessairement besoin de leurs semblables pour exister. La réalisation maîtrisée fait alterner des joies et des peines sans trop se répéter. La musique épouse parfaitement les situations, relevant quelques fois l'ironie ou le sarcasme au passage.
Les sujets abordés sont nombreux et ils confrontent l'Égypte à ses mœurs. Les traditions se heurtent à la modernité. Les classes sociales s'intéressent autant aux riches qu'aux personnes qui sont moins nanties. La quête d'argent et d'intérêts personnels ne rime pas toujours avec la présence indissociable de Dieu. Le sexe est partout et il n'est pas rare de voir un homme d'âge mûr avec une femme plus jeune. Des corps se vendent pour le "bien mutuel". Au milieu de cette chronique émergent des éléments plus politisés, comme un affrontement entre les forces de l'ordre et une faction religieuse plus extrémiste.
Ce melting-pot a dû faire un scandale dans son pays natal et les flèches contemporaines touchent généralement leurs cibles. Quelques détours plus douteux semblent valoriser un certain retour à l'hégémonie française (une langue très présente, jusque dans les chansons d'Edith Piaf), mais dans l'ensemble, le rire et l'émotion se succèdent au bâton, frappant au passage quelques bons coups, faisant découvrir un pays qui n'a rien à voir avec les cartes postales... ou OSS 117.
Les interprètes peu connus de ce côté de l'Atlantique sont des vedettes dans leur région. En omettant un ou deux personnages plus stéréotypés, la distribution se veut toujours convaincante. Si l'expérience vient avec le temps, ce n'est pas surprenant que les figures les plus charismatiques soient également celles qui sont le plus âgées. Au haut de l'échelle se retrouve Adel Iman, une sorte d'Aznavour qui ne chante pas et qui dévoile des parcelles de sa psyché en regardant ou en grognant.
Au lieu de miser sur son côté carte postale, le film valorise plutôt les échanges et les plans plus serrés. Ce choix solidifie les dialogues et les relations entre les personnages au détriment de la beauté des paysages. Les images sont jolies sans être éclatantes. Les couleurs sont justes, la définition des contours est correcte et les contrastes trop foncés ne nuisent pas à l'ensemble. La musique est très présente et souvent agréable à écouter. Il y a des airs assez accrocheurs et même quelques tubes, dont l'indémodable "La vie en rose". De simples sous-titres blancs en anglais et en français permettent de bien suivre, et ce, même si les voix sont tout à fait audibles. La traduction dans la langue de Guillaume Apollinaire est potable, mais elle est loin d'accoter la version originale où les accents et les intonations se mélangent. Ces pistes sonores exploitent les différents haut-parleurs (de bruits multiples tels des voitures, des explosions, etc.) sans laisser de souvenirs impérissables.
La pochette est sombre, utilisant le noir pour se terrer dans l'ombre. Une ville émane tel un lever de soleil, montrant deux personnages se parler, se regarder. Le menu principal du DVD exploite le tout en y superposant une très belle mélodie beaucoup trop courte. Pour compléter le visionnement, il y a deux documentaires totalisant moins de dix minutes de matériel. Le premier est un reportage publicitaire où une grosse voix parle de la production, présentant les comédiens et la tournée de quelques festivals. Entre deux extraits apparaît furtivement le réalisateur en train de diriger ses troupes. Tout aussi anecdotique est cette entrée sur le tapis rouge de Cannes lorsque le film a été montré en 2006.
En accumulant près de trois heures au compteur, ce n'est pas rare que "L'immeuble Yacoubian" heurte quelques pierres moins mémorables ou que la cadence ralentisse légèrement au passage. Ce voyage se veut toutefois fort évocateur et riche en observations multiples sur plusieurs aspects qui cimentent une société. Une découverte à faire.
| Film | 8 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 2 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |