En partant d'une thématique conventionnelle et déjà vue, Sabah traite des différences entre les cultures avec beaucoup d'humour, de fraîcheur et d'authenticité. Lorsque le charme et la bonne humeur sont partout, difficile de résister à ce parfum de rose euphorisant.
Sabah (Arsinée Khanjian) est une femme musulmane de quarante ans qui réside à Toronto avec ses sœurs colériques, son frère possessif et une mère très attachée au passé. En permanence contrôlée par son téléphone cellulaire, elle doit porter le voile en public, cacher le plus souvent ses cheveux, toujours avertir lorsqu'elle sera en retard et, surtout, prendre soin de son entourage. À force de nager à la même piscine publique, Sabah fait la connaissance d'un homme divorcé et le coup de foudre est réciproque. Sauf que cette histoire d'amour risque d'avoir une durée de vie très éphémère au sein de cette famille qui n'acceptera jamais qu'une de leur membre fréquente un individu qui ne pratique pas la même religion. Afin de pouvoir s'affranchir de ses chaînes invisibles et enfin prendre la place qui lui revient, notre héroïne sera prête à rompre avec sa première vie pour en construire une nouvelle.
Le choc des civilisations, la religion musulmane face à un Canada de plus en plus laïc, l'émancipation de la femme dans un univers d'hommes, la rupture du passé avec le présent, le passage à l'âge adulte en pleine quarantaine: Sabah nage dans des eaux qui n'auraient certainement pas déplu à Camus. L'étranger, la peur des différences, l'isolement et bien plus encore, ce long métrage de la cinéaste Ruba Nada multiplie les enjeux sans jamais se mélanger. Bien que les thèmes ne sont pas vraiment nouveaux (récemment, les My Big Fat Greek Wedding et Mambo Italiano arpentaient les mêmes chemins), la réalisation demeure souple et l'humour est distillé un peu partout pour éviter que les propos soient moralisateurs.
Ce sentiment de légèreté est présent au sein des actions et des dialogues grâce aux interprètes talentueux incroyablement attachants. Arsinée Khanjian, la compagne du maître Atom Egoyan (celui-ci agit en tant que producteur exécutif), explore cette Sabah à plusieurs niveaux. Physiquement, elle arrive à se redéfinir en se métamorphosant en être sublime, alors que psychologiquement, le désarroi de cette femme fait le tour de la gamme des émotions, excellant particulièrement lors des étapes de la dérision et de la révolte. Extrêmement rapprochés de la caricature, les Roula Said, Fadia Nadia et Setta Keshishian arrivent malgré tout à rester authentiques dans leurs démarches souvent hilarantes. Il n'y a peut-être que Jeff Seymour qui la joue un peu trop "garçon parfait", quoique cet acteur arrive à se faire pardonner par sa sobriété dans la dernière demi-heure.
En apparence secondaire, la musique prend parfois toute la place. Elle s'exprime par les numéros de danse, des exutoires que les protagonistes féminins utilisent pour s'évader de leur quotidien. La trame sonore, jusque-là peu utilisée, déborde alors à l'écran avec ses rythmes accrocheurs. Discrète ou proéminente, la qualité audio demeure juste, utilisant judicieusement les différents haut-parleurs. De plus, elle n'enterre jamais les voix, toujours très audibles. Puisque les personnages s'expriment en plusieurs langues, des sous-titres apparaissent automatiquement lorsque les gens parlent en arabe. C'est dommage que les lettres blanches soient si minuscules à lire, car leur compréhension n'est pas automatique. Tout comme c'est triste que le long métrage ne soit pas sous-titré au complet, parce qu'avec les nombreux accents présents, il faudra rester attentif pour ne rien perdre. L'action du film se déroulant seulement dans quelques lieux ordinaires, difficile de rendre les décors si exceptionnels. Cependant, les images ont été très soignées et elles n'offrent aucune imperfection. Les teintes sont toujours proportionnées et, sans être éclatantes, elles demeurent satisfaisantes.
Presque aussi entraînants que le film lui-même, les nombreux suppléments sont loin d'être déplaisants. À commencer par une piste de commentaires où la réalisatrice Ruba Nadda, l'actrice Arsinée Khanjian et le directeur de la photographie Luc Montpellier s'expriment sur leur œuvre. Les propos et le ton sont généralement drôles et rafraîchissants, alors que des réflexions insoupçonnées surprendront immédiatement. Entre une bande-annonce quelconque et un regard de sept minutes un peu superficiel sur les rouages de Sabah, trois courts métrages de la cinéaste sont également présents sur le DVD. Tous mettent en vedette Fadia Nadda et traitent de la liberté. Dans "Aadan" (2004), une jeune femme fait une prière dans l'herbe. Au début, les gens autour d'elle sont surpris, mais rapidement, ils se mettent à l'imiter. "Laila" (1999) est un essai énigmatique en noir et blanc qui montre pendant cinq minutes une fille danser, alors que "Do Nothing" (1997) suit une hurluberlue qui demande aux passants s'ils la trouvent jolie... Au visionnement de ces petits films, le style de Nadda est déjà très présent et le discours, incroyablement politisé.
Bien qu'il ne renouvelle en rien le genre, Sabah s'avère un divertissement tout à fait recommandable, qui traite de sujets lourds avec beaucoup d'humour et de tendresse. Dès que le regard de Arsinée Khanjian se posera sur le spectateur, celui-ci ne pourra lui résister très longtemps.
| Film | 7 |
| Présentation | 3 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |