Comme la plupart des festivals, Fantasia est rempli de produits à oublier, de films intéressants et de pépites d'or à chérir absolument. Par le passé, il y a eu les Tamala 2010, Millenium Actress, The Taste of Tea et Mind Game. Sans épouser complètement ces fantastiques récits, "Strange Circus", qui a mérité une seule petite projection de soir à l'édition de 2006, est un sommet majeur qui traumatisera son lot de spectateurs.
La famille nipponne est loin de ressembler à celle plus douce et docile du Québec. Mitsuko a douze ans et déjà, elle est marquée pour la vie. Violée inlassablement par son père, elle est souvent enfermée dans un endroit clos où elle doit absolument regarder les ébats sexuels de ses parents. Lorsque sa mère apprend la situation, elle devient de plus en plus jalouse de sa progéniture! Traumatisée une énième fois, Mitsuko devra vivre avec un dédoublement de personnalité qui risque à tout jamais de prendre le dessus sur sa frêle identité. À l'âge adulte, elle ne peut plus marcher, mais ses livres à saveur biographique se vendent aisément. Bien entendu, tout ne sera pas normal dans son existence qui semble souillée à jamais.
Ce cauchemar iconoclaste est issu du cerveau de Sion Sono. Même s'il a réalisé près d'une dizaine de longs-métrages pratiquement introuvables de ce côté du Pacifique, ce nom sera éternellement associé à son délirant Suicide Club. Dans cette pièce d'orfèvre (qui est également connue sous le nom de Suicide Circle), des adolescentes décidaient de mettre fin à leurs jours pour des raisons qui dépassaient l'entendement. Cette fois, l'étrangeté est encore au rendez-vous. "Strange Circus", c'est du David Lynch sur la coke. Le climat onirique est étouffant, les rêves se fiancent à la réalité et la narration complètement éclatée et déconstruite recèle son lot de surprises qui explosent dans les derniers instants. La conclusion, un peu trop sanguinaire, risque d'en troubler plus d'un.
Les liens avec le cinéma de Park Chan-wook sont également nombreux. Le montage est frénétique, la caméra virevolte et il y a de savants plans séquences à couper le souffle. Le ton de tragédie comique, mi-poétique mi-burlesque, frôle le grand guignol avant de se fondre dans le grotesque pur. Ainsi, en moins de deux heures, la souffrance psychologique et physique côtoie les séquences de sado-maso, la psychose sévère, le voyeurisme et l'abus de confiance. Les thèmes, saupoudrés mais importants, vont de la filiation à l'identité en accumulant délires après délires. L'interprétation est généralement dans la note et si des excès ne peuvent être évités, la protagoniste Masumi Miyazaki s'avère aussi mémorable que la belle-mère du sublime A Tale of Two Sisters.
C'est du côté de cet extraordinaire film de Kim Jee-Woon que se dissimule la trame sonore de "Strange Circus". Tout est en finesse, en sensualité et en émotion. La musique classique, qui navigue entre Bach, Liszt et Debussy, est d'un lyrisme incommensurable. L'importance de ces mélodies est telle que le déchirement d'un violon ou le claquement d'un piano résume parfaitement un dialogue ou un sentiment inavoué. Les voix sont toujours aisées à saisir, sauf que la seule piste japonaise ne risque pas de convenir à tout le monde. Ce n'est toutefois pas le cas des superbes sous-titres anglophones jaunes qui facilitent considérablement l'accès. C'est un peu dommage que la piste sonore en Dolby Digital 5.1 ne soit pas plus accentuée et aventureuse.
Le visuel est en phase avec le sujet qui représente un feu d'artifice de sensations fortes. Les contrastes sombres sont très réussis et la texture offre une multitude de reflets éclatants. Les images, très léchées, jonglent avec le cosmétique et ce n'est pas rare que des instants deviennent volontairement flous. Si les couleurs explorent tous les côtés de la palette, le rouge ensanglanté s'avère bien entendu prédominant. Son mélange au blanc personnifiant la pureté et l'innocence en est justement plus que sidérant. Tout n'est pourtant pas parfait dans cet univers macabre. Quelques égratignures apparaissent dans la dernière partie et les moments extérieurs sont beaucoup plus laids et quelconques.
La pochette de cette production est d'une beauté glaciale. Masumi Miyazaki - qui a remporté le prix de la meilleure actrice au Festival de Fantasia en 2006 - se trouve dans des roses et elle regarde devant elle. Bizarre... Le menu principal reprend la pochette en y superposant une flamme à droite et un montage énergique de scènes. Une pièce classique majestueuse vient aérer le tout, faisant disparaître le climat d'oppression. Il ne faudra malheureusement pas croire tout ce qui est écrit sur le boîtier. Le tout ne dure pas 83 minutes, mais bien 109 minutes! De plus, même si une "Photo Gallery" est inscrite, elle est introuvable sur ce DVD. À moins qu'elle ne soit bien cachée... La qualité des suppléments compense pour ces faiblesses. Il y a trois publicités de la compagnie de distribution TLA Releasing, la bande-annonce originale et un segment intitulé "Strange Days". Pendant 69 minutes (!), tout est approfondi dans le détail. Ce documentaire est chronologique et il explore autant les auditions que les répétitions, les particularités du tournage, le script que même le cinéaste ne saisissait pas, etc. Une superbe source d'informations qui ne traîne jamais en longueur.
"Strange Circus" est le parfait exemple de l'œuvre malsaine qu'il ne faut surtout pas mettre dans toutes les mains. Son climat de sexe et de sang "trash" en dégoûtera plus d'un. Pourtant, pour de nombreuses personnes, ce nouveau Sion Sono s'avèrera immédiatement culte. Comme dans l'excellent Le Labyrinthe de Pan, l'héroïne se construit un monde imaginaire peuplé de manèges pour s'échapper des erreurs quotidiennes. Le résultat est cependant encore plus maladif que l'essai si populaire de Guillermo del Toro.
| Film | 8 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |