Petit classique russe du début des années 1990, "Taksi-Blyuz" ("Taxi Blues" en français) arrive en format DVD après plusieurs années de vache maigre. L'occasion est donc rêvée de découvrir une œuvre originale qui brillait par son actualité et son développement précis de ses personnages.
Schlikov (Piotr Zaitchenko) est un chauffeur de taxi moscovite qui croit à l'effort humain, celui-là même qui sépare les hommes des enfants. Contre toute attente, il devient ami avec le fainéant et alcoolique Schlikov (Piort Mamonov), un saxophoniste qui a du génie lorsqu'il est sobre. Cette relation d'amour et de haine entre deux âmes à la dérive sera ponctuée de rires et de pleurs, de séances d'accolades et d'humiliation, jusqu'au moment où les protagonistes évolueront dans des directions opposées.
À sa sortie en 1990, "Taxi Blues" a rencontré un succès enviable auprès des cinéphiles. À un tel point que le Festival de Cannes a remis le prix du meilleur réalisateur à Pavel Lounguine. Pas mal pour un cinéaste qui venait de sortir son premier long-métrage. Surtout que sa mise en scène, parfois très réaliste et parfois plus volatile, reprenait à son compte l'érosion de cette Union Soviétique en multipliant les flashs politiques et historiques. Pourtant, sa représentation des pouvoirs mondiaux se manifestait parfaitement au sein des deux personnages principaux. Schlikov représente la tradition, la sueur et la persévérance, des valeurs qui risquent toutefois de fondre comme neige au soleil devant les injustices et les passe-droits. Schlikov personnifie plutôt la facilité et le talent naturel, celui-là même qui fonde son salut sur la chance, picolant par-ci, se retrouvant dans de beaux draps par là. Ironiquement, ce n'est pas nécessairement le mieux nanti qui le restera à la fin. Comme cette lutte que se livrait le capitalisme au communisme.
Heureusement, Lounguine ne prend pas position. Ses êtres sont à la fois gentils et antipathiques, avec leurs qualités et leurs démons intérieurs qui remportent des victoires importantes. Son mérite est d'autant plus grand en transformant les deux Piotr en individus narcissiques et bornés, sans jamais complètement lasser le spectateur. Mamonov, plus chien fou, fait son possible pour résister à son adversaire, mais il ne fait pas toujours le poids face à un Zaitchenko halluciné, possédé dans ce vieux corps rempli de contradictions. Au dehors de ces deux êtres, point de salut. Le réalisateur de Luna Park broie le douloureux quotidien sans tomber dans le misérabilisme, créant des malaises, jouant sur des thèmes à connotations sexuelles, soulignant l'humour des situations, se gardant bien de ne pas verser dans l'action avant sa conclusion subite et irréversible.
Ce qui manque sans doute le plus est le dialecte original. En proposant une œuvre plus ou moins accessible, la compagnie Koch a visé dans le mille. Mais pourquoi ne pas avoir inclus la version russe au passage? Car la traduction dans la langue de Molière est parfois pénible, avec ces expressions de l'Hexagone qui ne veulent souvent rien dire. Surtout que la piste sonore en Dolby Digital 2.0 n'utilise pratiquement pas les différentes enceintes, et que les sous-titres sont inexistants. Reste cette agréable musique mélancolique jazz et blues, parfois festive ou plus agressive. Sur le plan vidéo, les séduisants effets lumineux côtoient des couleurs mornes, un abus de grain et d'égratignures, ainsi que des contrastes qui manquent de précision. Le tout se visionne sans aucun problème, mais il n'y a rien de particulièrement attrayant pour la rétine.
En basant sa pochette sur le visage d'un de des interprètes, ce film ne risque pas d'en vendre "des tonnes de copies", ce qui est dommage. Le menu principal du DVD n'est guère mieux. Le montage de scènes est ingénieux et la mélodie merveilleuse, mais tout ce qui est permis de faire est d'accéder au long-métrage. Il n'y a donc aucun supplément pour en savoir davantage sur cette époque unique, ni même une option pour être redirigé vers ses scènes favorites.
"Taxi Blues" est un opus singulier, très bien réalisé et superbement interprété, qui peut rendre mal à l'aise par le choix de ses personnages. C'est parfois lent, un peu long et répétitif, sauf que le talent de Pavel Lounguine y triomphe. À un tel point que depuis ce succès enviable (l'œuvre a tout de même remporté le Golden Globes du meilleur film étranger), ce réalisateur prometteur n'a jamais su recréer cette magie si unique et inspirante.
| Film | 7 |
| Présentation | 2 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |