Les films n'ont plus de frontières et il y a plusieurs artistes qui travaillent sur des spécificités universelles. Un exemple probant est ce lien indissociable qui unit l'Allemagne et la Turquie. Depuis quelques années, de nombreux longs-métrages traitent de ce rapport qui peut sembler incongru. Le meilleur exemple est le cinéaste Fatih Akin qui vient de signer tour à tour les excellents Head-On et The Edge of Heaven. Il est toutefois rafraîchissant de constater que cet ambassadeur n'est pas le seul. En effet, Özer Kiziltan arpente des chemins aussi sacrés par l'entremise de son déroutant "Man's Fear of God".
Muharrem (Erkan Can) est un musulman convaincu qui a une peur bleue des châtiments de Dieu. Sa foi sera mise à rude épreuve lorsqu'il devra réclamer des impôts. En effet, comment réagira-t-il devant ce culte de l'argent et ces filles si désirables? Surtout que les problèmes moraux risquent d'éclater face à cette famille pauvre et malade qui ne peut payer son dû et à ces entreprises sans scrupules menées par des personnes qui aiment bien boire au déjeuner...
Sans jamais faire de concession, "Man's Fear of God" être une solide œuvre d'auteur. Il faudra toutefois être prévenu. Le traitement y est aride et il est aisé de décrocher dans la première demi-heure. Le rythme lent, les séquences de prières qui deviennent rapidement un leitmotiv dépaysant, les scènes répétitives qui ne semblent aller nulle part : tous les évènements sont rapidement présents pour remettre le visionnement aux calendes grecques.
Les plus patients seront récompensés d'un opus presque unique en son genre. Ce protagoniste si noble et fascinant, défendu avec brio par un Erkan Can au sommet de son art, doit confronter la lumière à la noirceur, son monde de chimères à un univers réel en pleine mutation. Son odyssée, riche en réflexions sur la tentation et le vice, est alimentée d'une mise en scène précise et étudiée, où des flashs démoniaques saturent la réalisation, faisant immédiatement imploser les poussières des débuts.
Ces effets stylisés offrent au passage de beaux reflets reluisants dont le vert, le rouge et le bleu triomphent le plus souvent possible. La plupart du temps, les images demeurent solides, multipliant les détails les plus soignés. La présence de blocage et de contrastes qui ne sont pas toujours au point vient cependant un peu brimer la solidité des couleurs et l'atmosphère dégagée par la photographie.
Autant les thèmes vont en profondeur, autant la musique viscérale de Gökçe Akçelik marque les esprits par ses motifs bizarres qui sont parfois agressants et souvent tonifiants. Le plus proche rapprochement serait la fabuleuse trame sonore concoctée par Jonny Greenwood pour le chef d'œuvre There Will Be Blood et ce, même si les tonalités demeurent moins électroniques chez le guitariste de Radiohead. Le reste de la trame musicale propose des chants traditionnels qui ne sont pas piqués des vers. La piste audio en Dolby Digital 2.0 propose de séduisants effets où des bribes de voix, de l'eau et du feu s'échappent des différents haut-parleurs, alors que les sous-titres anglophones blancs permettent de bien suivre la progression.
Sanctuaire en arrière-plan, temps lourd aux nombreux nuages, bagages dans les mains : le héros qui se retrouve sur la jolie pochette ne semble pas particulièrement heureux. Le menu principal du DVD est plutôt concocté d'une image statique assez quelconque du principal protagoniste. Quelle chance qu'une mélodie dérangeante vienne secouer les sens, car à part visionner le tout, inclure des sous-titres ou choisir une scène précise, il n'y a absolument rien d'autre à faire. Pour les suppléments, mieux vaut se retourner vers les prières et espérer une édition spéciale.
Malgré son sujet austère et son traitement pas toujours très orthodoxe, "Man's Fear of God" parle avec précision des rapports de force entre l'argent et le sacré, prenant pied dans ce dédalle entre la Turquie et l'Allemagne pour éclairer n'importe quelle société. Après Fatih Akin (qui agit ici au titre de producteur), le cinéaste Özer Kiziltan ne s'en laisse pas imposer, soignant au maximum ses dialogues précis, dirigeant à la perfection ses interprètes, dont se détache très rapidement un Erkan Can à la classe certaine. Une œuvre difficile qui mérite un abandon certain.
| Film | 7 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |