L'éternel Éric Rohmer n'est pas encore mort et il est presque aussi fort que jamais. À quatre-vingts ans passés, un des plus célèbres représentants de la Nouvelle Vague signe "Triple Agent", un nouveau film sur fond de guerre qui amène le spectateur à traquer inlassablement les mensonges.
Le général tsar Fiodor (Serge Renko) est marié à la peintre grecque Arsinoé (Katerina Didaskalou). Ils sont réfugiés à Paris en 1936 dans un climat de suspicion, de révolution et de violence qui risque d'éclater à tout moment. Monsieur prétend être un espion et il n'hésite pas à se mélanger à toutes les discussions pour attirer l'attention. Est-ce vraiment la réalité ou c'est un moyen de tromper l'ennui? Ses proches et même sa femme le pensent tour à tour sympathisant communiste et pourfendeur des Rouges, allié du régime de Hitler et anti-Nazis. Ces brouhahas risquent toutefois d'amener de la confusion lorsque la fiction et la réalité s'entremêlent.
Le cinéma d'Éric Rohmer n'a plus besoin de présentation. Il est lent, toujours centré sur les dialogues et les personnages. Sa réalisation, à l'instar de celle d'un Ingmar Bergman, peut paraître, en 2006, d'un classicisme consternant. Elle est toutefois sobre pour bien mettre en valeur une musique délicate et de merveilleux paysages. Depuis ses chef-d'œuvres Ma Nuit chez Maud et La Marquise d'O..., beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Si les dernières œuvres de cet amateur de films à thèmes n'étaient pas toujours mémorables, le fascinant L'Anglaise et le duc ramenait tout le monde dans le droit chemin.
Un peu comme ce dernier ouvrage, "Triple Agent" est centré autour de la guerre. Les changements pointent à l'horizon et les courants de pensée sont légions. La droite, la gauche, le bon, le mauvais, le vrai, le faux: ces termes ne sont que des mots facilement adaptables pour dominer l'autre. Le canevas du long-métrage est centré sur des confrontations de phrases et d'idées. Ce sillage intellectuel peut paraître par moment prétentieux, mais il est sans cesse fascinant. Les aspirations, les rêves et les désirs sont défendus à coup d'arguments et c'est le plus fort qui aura la dernière réplique. Au sein de ces tergiversions, le plaisir suprême est d'identifier les mensonges perpétrés par le protagoniste principal. Toute l'histoire semble être un énorme canular, alors que la conclusion laisse peut-être croire le contraire. En sachant pertinemment que ce récit est inspiré d'une histoire vraie, il est assez sardonique de se laisser-aller à un tel exercice.
Cette vieille idée de séparation du ménage où l'homme s'accapare le domaine public et la femme celui du privé est souvent juste. Serge Renko est fascinant en être charismatique. Ces yeux, sa facétie sont au service d'un individu qui aime être regardé et écouté. Il part en voyage, invite des gens et monopolise les conversations. Pendant ce temps, son épouse lui pose quelques questions, mais elle le croit sur parole. Mieux vaut peindre et s'occuper de la maison que de défier l'ordre établi. Face au séducteur trouble se trouve la noble Katerina Didaskalou. Grâce à un jeu profond et intense, elle arrive à toucher et à émouvoir terriblement. Comme de nombreux autres domaines, le couple et la confiance sont des concepts prêts à s'écrouler comme un château de cartes au moindre souffle de Zéphyr.
À travers cette œuvre à la fois dramatique et comique, Rohmer utilise plusieurs archives pour élaborer sa trame de fond historique. Si le poids des années se fait souvent ressentir, ce procédé s'avère agréable. Au-delà de ces quelques imperfections, il n'y a que la présence de blocages sur des robes qui donnent une idée négative de l'aspect vidéo. Même si le plein écran est présent, les textures sont clairement définies. Les couleurs très vieillottes donnent un style désuet à cette entreprise et c'est voulu ainsi. Quant aux sous-titres blancs, ils sont très visibles et même nécessaires. À plusieurs moments, les différents personnages parlent en russe et il faut avoir réglé l'option pour comprendre ce qu'ils disent. Pour ce film, le son n'est pas très important et il ne souffre jamais de la seule présence du Dolby Digital 2.0. La musique se remarque à peine et il n'y a pas de bruits et ou d'explosions réellement significatives. En contrepartie, les voix sortent parfaitement et elles ne sont jamais enterrées par quoi que ce soit.
Trop souvent pour des productions de cette envergure, les suppléments laissent à désirer. C'est justement le cas de "Triple Agent", car il n'y en a aucun à l'horizon! Pas la moindre bande-annonce ni même une courte biographie sur son réalisateur. Nada. Il n'y a qu'un montage sans mouvement d'images du long métrage et une petite chanson incroyablement joyeuse. Quant aux icônes, ce sont les éternels "film", "options" (plutôt les sous-titres) et "chapitres" qui sont présents. Cependant, il faut rendre à César ce qui lui revient: la pochette est une géniale œuvre d'art. À la façon des vieux dessins des années 1940, il y a un croquis des deux personnages principaux entourés d'infrastructures politisées. Le tout dans des teintes de bonze, d'argent et d'or. Sublime!
"Triple Agent" a beau traîner en longueur et il risque de perdre les spectateurs moins attentifs, sa leçon d'histoire n'en demeure pas moins particulièrement réussie. Ce nouveau Rohmer n'égalera jamais Le Genou de Claire et autres Perceval le Gallois, mais il permet de constater que le vieux maître a encore des cartes cachées dans sa manche. La prochaine fois, souhaitons qu'il fasse apparaître quelques suppléments à ses formidables opus.
| Film | 8 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | - |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |