Le passé colonialiste des grandes puissances comporte des aspects sombres qu'elles préfèrent oublier. On pense à la France en Algérie et, dans le cas qui nous occupe, à l'Angleterre en Irlande. Et quand un cinéaste aborde une de ces périodes troubles de l'histoire, où répression, brutalité, torture et meurtres étaient de mise, ça crée forcément de la controverse. Avant même que "The Wind that Shakes the Barley" ne remporte la Palme d'Or à Cannes l'an dernier, certains éléments des médias britanniques ont rué dans les brancards. Le quotidien "The Daily Mail" se demandait pourquoi le cinéaste Ken Loach haïssait tant son pays, alors que "The Times" le comparait à Leni Riefenstahl, maintes fois accusée d'avoir tourné des documentaires de propagande (voir Triumph of the Will) pour le compte des nazis. L'historienne irlandaise Ruth Dudley Edwards quant à elle, a attaqué le film en soulignant son "révisionnisme historique empoisonné et anti-britannique", mais a admis par la suite n'avoir jamais vu le film... Bref, quand on réveille de vieux démons, ça déclenche les passions!
Irlande, 1920. Teddy et Damien sont frères. Mais alors que le premier est déjà le leader d'un mouvement de résistance qui lutte pour l'indépendance de son pays, le second, qui vient de terminer ses études en médecine, préfère aller exercer son métier dans un hôpital de Londres. Cependant, peu avant son départ, il est témoin des atrocités commises par les "Black and Tans" (forces britanniques chargées de maintenir l'ordre) et décide de se joindre au groupe dirigé par Teddy. Les deux frères se battent côte à côte jusqu'à ce qu'une trêve soit déclarée. Mais la paix est de courte durée et, lorsqu'un traité accordant une indépendance partielle au pays est signé avec les Britanniques, le mouvement de résistance se voit divisé entre ceux qui voient dans ce traité un grand pas en avant et ceux qui le considèrent comme injuste. La guerre civile éclate, opposant Irlandais contre Irlandais, frères contre frères, Teddy contre Damien.
"I tried not to get into this war, and did, now I try to get out, and can't" - Damien
Voilà qui résume, en une phrase, toute la force de "The Wind that Shakes de Barley". Car, en deçà de l'aspect historique et des excès commis en temps de guerre, c'est le coût humain de ces affrontements qui préoccupe Ken Loach. Dans la plupart des films "antiguerre", on montre le cycle infernal de la violence dans le but de le condamner, mais en ce faisant, on l'encourage en projetant le spectateur au coeur de l'action et en installant chez lui un état d'exaltation découlant du plaisir malsain de voir les "bons" se venger des "méchants". Bref, on a tous envie de se mettre dans la peau du ou des héros. Le film contient évidemment son lot d'attaques et de représailles, mais une scène particulièrement efficace nous montre les membres de la résistance (qui n'ont plus de munitions), cachés dans les bois, forcés d'assister, impuissants, à la destruction d'une ferme par les soldats britanniques qui vont par la suite torturer une jeune femme. Le spectateur, contraint au rôle de voyeur passif, ne pourra que se questionner sur la futilité d'un conflit qui détruit un pays manipulé par une puissance coloniale intransigeante et perfide, et qui va se transformer en guerre civile. C'est dans ces moments que le film trouve toute sa pertinence, aussi troublante que dévastatrice.
Le réalisateur Ken Loach utilise une approche directe et réaliste, qui n'est pas sans rappeler celle de son compatriote Paul Greengrass dans l'excellent Bloody Sunday (qui s'attardait aux évènements menant au massacre de Derry en Irlande du Nord en 1972), même si l'aspect semi-documentaire est moins appuyé. La direction photo de Barry Ackroyd , sublimement effacée, arrive à capturer la beauté verdoyante de la campagne irlandaise en y ajoutant la dose nécessaire de grisaille pour éviter de sombrer dans les effets de carte postale. La distribution est exemplaire et Cilian Murphy nous offre de loin sa meilleure prestation à l'écran. Il n'a aucun mal à habiter un personnage complexe, au départ intelligent, vulnérable et rongé par le doute, mais qui deviendra aveuglé par des idéaux qu'il défendra sans compromis. Seule ombre au tableau, bien que Loach et son scénariste Paul Laverty parviennent à dépeindre avec justesse la lente, morose et violente progression de la lutte armée de la résistance, depuis l'assassinat sadique du jeune activiste jusqu'à la signature du traité, le film s'embourbe par la suite dans des affrontements verbaux teintés de rhétorique politique qui tombent à plat et brisent le rythme imposé jusque-là. Heureusement, Loach parvient à remettre son film sur les rails à temps pour le dénouement aussi tragique qu'inexorable, et la scène finale comporte une charge émotive considérable.
Le transfert proposé sur cette édition est acceptable, mais il provient d'une source de format PAL que l'on a converti directement en NTSC. Le film passe donc de 127 à 122 minutes (accélération PAL d'environ 4%) et l'image est parfois floue lors des scènes où il y a beaucoup de mouvement. On note également un léger problème d'accentuation des contours. L'image est granuleuse et les couleurs paraissent un peu délavées, mais il s'agit probablement d'un choix éclairé de la part du réalisateur, puisque le style visuel se marie parfaitement avec le sujet et l'approche basée sur le réalisme. Le niveau des contrastes et des détails est adéquat, et la pellicule est presque complètement exempte de taches et d'égratignures. La piste audio en Dolby Digital 5.1 manque parfois de dynamisme, mais offre tout de même une ambiance sonore enveloppante et équilibrée. La musique de George Fenton est aussi subtile et effacée que la direction photo et sied parfaitement au ton morose du film. Les dialogues sont clairs, mais le fort accent irlandais rend l'écoute passablement ardue, même pour le spectateur parfaitement bilingue. Heureusement, des sous-titres optionnels en français viennent nous faciliter la tâche malgré quelques erreurs de traduction. La présentation est standard et le boîtier simple est inséré dans une jaquette cartonnée dont le contenu recto/verso est identique à celui du boîtier. Les menus sont de facture classique, animés d'extraits du film et accompagnés de musique.
Au rayon des suppléments, on retrouve une intéressante piste audio de commentaires avec le cinéaste Ken Loach et l'historien Donal O'Driscoll, qui a agi à titre de consultant avant et pendant le tournage. Il y a plusieurs temps morts et l'approche est un peu didactique, mais on pourrait presque écouter cette piste sans l'apport de l'image tellement son contenu historique est fascinant et élaboré. Les amateurs de détails techniques par contre, resteront sur leur faim. Une galerie photo accompagnée de la musique du film vient compléter les suppléments. Dommage que l'on ne retrouve pas le documentaire "Carry On Ken: A Look at the Work of Director Ken Loach", inclus sur l'édition du Royaume-Uni, puisque le réalisateur n'est pas très connu de ce côté de l'Atlantique et que son oeuvre mérite tout le respect et les éloges qui lui sont dus.
Il serait trop facile, comme certains critiques et médias l'ont fait, de réduire le film à sa plus simple expression, c'est-à-dire: "les méchants Anglais oppriment les pauvres Irlandais qui n'ont d'autres choix que de se rebeller et d'utiliser des tactiques de guérilla contre une puissance coloniale supérieure en nombre et en armes." D'ailleurs, après un minimum de recherches, on se rend rapidement compte que les "Black and Tans", pour la plupart des conscrits, des ex-détenus et des vétérans de la Première Guerre mondiale, étaient reconnus pour leurs méthodes barbares. De plus, Ken Loach nous montre la violence perpétrée par les deux camps, qui recourent à cette violence à cause de leurs convictions, sans jamais sombrer dans la propagande. "The Wind that Shakes the Barley" aborde de façon brillante et passionnée une période trouble de l'histoire en mettant l'emphase sur le point de vue irlandais. La perspective est peut-être Irlandaise, mais le message est universel et on ne peut plus actuel. La guerre est sale, excessive, démesurée, déshumanisante, et les blessures profondes qui en découlent déchirent les populations, les familles et les individus impliqués. Et surtout, le temps a bien du mal à refermer les plaies...
P.S. Le nom de Michael Collins n'est prononcé qu'une seule fois dans le film. Il fut cependant le principal artisan de la lutte de l'IRA contre l'empire Britannique et largement responsable de la signature du traité de 1921 qui donnait une indépendance partielle à l'Irlande. Pour en savoir plus sur celui que l'on a surnommé le "Lion d'Irlande", je vous suggère de visionner Michael Collins (1996), avec Liam Neeson, réalisé par une autre tête d'affiche du cinéma indépendant du Royaume-Uni, Neil Jordan.
| Film | 8 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 7 |