L'acteur/réalisateur Takeshi Kitano n'a jamais été très populaire au Japon, son pays d'origine, où son passé de comique et de personnalité télé lui a toujours collé à la peau. De plus, son approche filmique contemplative et lyrique, où l'humour et surtout les explosions de violence très crue viennent subitement briser de longs moments de silence agrémentés de musique envoûtante (Sonatine, Hana-Bi), n'exerce que peu d'attrait pour le spectateur moyen fréquentant les cinéplex. Réaliser "Zatoichi", même s'il s'agit de son film le plus accessible, présentait tout de même un sacré problème puisque qu'il s'attaquait au mythe de Shintaro Katsu, l'acteur ayant campé ce personnage de masseur/vengeur aveugle dans 26 films entre 1962 et 1987. Kitano, qui avait au départ refusé de s'embarquer dans ce projet, fit volte-face à cause de l'insistance de Chieko Saito, une directrice de théâtre qui l'avait aidé au début de sa carrière. Pour minimiser les comparaisons avec Katsu il décide de changer l'allure du personnage qui arbore ici des cheveux blonds, un menton dégarni et un côté beaucoup plus effacé et énigmatique. Pour ce film de commande destiné au grand public, il cherche tout d'abord à distraire et se détache de sa manière de tourner habituelle en utilisant des plans plus courts et de nombreux mouvements de caméra, sans pour autant abandonner les éléments qui donnent à son cinéma ce style aussi particulier qu'inimitable.
Comme il est coutume dans les jidei-geki (1), le scénario, qui suit la même formule que dans les films qui l'ont précédé, est assez simple. Ichi (Kitano) est un masseur aveugle ayant une passion pour le jeu qui erre de village en village. D'une efficacité sidérante avec sa cane-épée, il aide les habitants à lutter contre les brigands locaux qui les terrorisent. Dans "Zatoichi", Ichi se lie d'amitié avec un joueur invétéré et malchanceux appelé Shinkichi. Les deux hommes rencontrent deux jolies geishas dont la famille a été massacrée dix ans auparavant et qui cherchent à se venger. Alors que différents clans s'affrontent pour le contrôle du village, l'un d'entre eux engage Hattori, un redoutable "ronin" (samurai sans maître) vagabond qui a besoin d'argent pour soigner sa femme très malade. Les chemins d'Ichi et de Hattori se croiseront et Ichi tentera de démasquer le mystérieux chef du clan Ginzo lors d'une ultime confrontation.
L'idiot du village qui court sans arrêt en poussant des cris et en brandissant une lance parce qu'il veut devenir samurai, les paysans qui labourent les champs et construisent une maison en suivant les rythmes percussifs de la trame musicale, les moments d'émotion pure où le temps semble s'arrêter qui font contraste avec les crescendo de violence extrême, jusqu'à la scène finale où, dans un hommage au théâtre Kabuki, tous les acteurs et figurants nous offrent une chorégraphie de Takatsuki (danse à claquettes). Ça vous donne une idée de l'univers Kitanesque!
Le transfert vidéo offre une image beaucoup plus claire et colorée que celle des éditions asiatiques où les couleurs ont été atténuées pour leur donner un aspect plus doux qui respecte la vision du réalisateur. Personnellement, j'ai trouvé cette présentation plus agréable au plan visuel puisqu'elle offre une nette amélioration des contrastes et du niveau des détails. Il y a bien quelques artefacts de compression ainsi qu'une légère accentuation des contours, mais rien de bien grave. La piste sonore est très dynamique et les effets ambiophoniques se mêlent parfaitement à la trame musicale lors des nombreuses séquences rythmiques. Les scènes de combat remplissent l'environnement auditif où résonnent les lames qui fendent l'air et le sang qui gicle à profusion. Les dialogues et les nombreux bruits ambiants sont toujours clairs et facilement audibles. Par contre, les sous-titres occupent parfois près du tiers de l'écran sur une télé 16:9. Ichi est peut-être aveugle, mais pas nous! Je ne suis pas un fan du doublage, mais la piste audio en français est très acceptable alors que celle en anglais est à éviter, les acteurs utilisant un faux accent asiatique qui tombe sur les nerfs. De plus, pour je ne sais quelle raison, le son est très étouffé sur cette piste. Les menus, de navigation aisée et accompagnés de la musique de la scène finale, nous présentent à tour de rôle les personnages principaux avec, en arrière-plan, quelques brefs extraits du film. Simple et bien fait.
Une rareté pour un film asiatique, on a droit à près de deux heures de suppléments de qualité. Pour débuter, "Master Class in Paris" nous offre une entrevue avec Takeshi Kitano enregistrée en 2003 devant les étudiants de la FNAC St Lazare à Paris. Le réalisateur nous entretient de son passé de comique, de l'humour dans ses films, de sa passion pour toutes les formes d'art, de sa façon de travailler avec les acteurs, de lui-même en tant qu'acteur et du tournage de Zatoichi. Le tout se terminant par quelques questions posées par des étudiants. Toujours à l'aise et pince-sans-rire, son propos est toujours intéressant et informatif. En second lieu, le documentaire "The Making of Zatoichi", comme son nom l'indique, nous fait vivre les 40 jours de tournage de Zatoichi. On s'attarde plus spécialement aux scènes de combat, à celles plus humoristiques, ainsi qu'à la séquence de danse finale. Il est fascinant de voir évoluer Kitano, autant comme réalisateur que comme acteur, ainsi que d'entendre les autres protagonistes nous parler de leur expérience de travail avec cet homme aussi étonnant que singulier. Le dernier documentaire intitulé "Cast and Crew Interviews" nous offre une série d'entrevues avec les artisans du film. Tour à tour, le producteur, l'expert en maniement des armes, la costumière (Kasuko Kurosawa, la fille d'Akira), le concepteur des décors, le directeur photo, le chorégraphe de danse Hideboh du groupe The Stripes, le compositeur Keiichi Suzuki et l'ingénieur du son abordent en détail tous les aspects reliés au tournage de Zatoichi. Une galerie photo et la bande-annonce du film viennent compléter les suppléments.
Takeshi Kitano, scénariste, réalisateur et monteur et "Beat" Takeshi, acteur. Une seule et même personne, une sorte de génie multitâches qui réussit à mélanger adroitement les genres pour nous offrir un film à la fois divertissant, complexe et résolument moderne. Du Kitano "lite" soit, mais qui vaut amplement le détour et qui a donné au réalisateur son premier succès d'estime dans son pays natal.
(1) Jidei-geki: Films d'époque de la période Edo du Japon féodal (1603 – 1867) utilisant des thèmes simples et des combats entre samurais, où les méchants sont punis et les bons récompensés.
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