L'expression "film noir" aurait été inventée par des critiques français qui remarquèrent une prolifération de thèmes sombres et pessimistes dans les films de gangsters et de détectives américains distribués en France après la Deuxième Guerre mondiale. Ce style, qui prit naissance dans les années 1930 et connut sa période de gloire dans les années d'après-guerre, demeura populaire jusqu'au début des années 1960. À la base, le film noir est une sorte de sous-genre des films de crime/gangsters des années 1930 (Little Caesar (1930), Public Enemy (1931) et Scarface (1932) par exemple), mais se distingue de ces derniers par l'atmosphère et les personnages. Le crime, la violence et l'avidité étant utilisés comme métaphore d'une société corrompue déchirée par les conflits moraux. En termes stricts, le film noir n'est pas considéré comme un genre, mais fait plutôt référence à l'atmosphère et au style d'un film.
"The Film Noir Classic Collection" nous fait découvrir cinq de ces films, tournés entre 1945 et 1950. Veuillez noter que vous retrouverez la cote du film après chaque film et une note commune à la fin pour les aspects audio/vidéo/menus/suppléments. Ces derniers étant quasi identiques, cela permet d'éviter les répétitions.
Philip Marlowe (Dick Powell) est un détective privé désabusé prêt à écouter n'importe quel client potentiel pourvu que ça paye. Un soir, il reçoit la visite de Moose Malloy, un énorme individu inarticulé et pas très futé qui vient de passer huit ans en taule et qui l'engage pour retrouver son ancienne petite amie Velma. Le lendemain, un autre homme du nom de Lindsay Marriott se pointe dans son bureau et lui offre cent dollars pour l'accompagner à un rendez-vous où il doit racheter un bijou de valeur à des escrocs qui l'ont volé à sa riche amie Helen Grayle. Mme Grayle (Claire Trevor) étant jeune, blonde, jolie et récemment mariée à un millionnaire âgé qui n'a qu'une seule passion en dehors de sa jeune épouse, le jade. Rajoutons, Anne Grayle (Anne Shirley), la fille du richissime Mr Grayle qui ne peut sentir sa belle-mère, Jules Amthor (Otto Kruger), un charlatan maître du chantage qui se fait passer pour un "consultant psychique", Jessie Florian, une vieille alcoolique qui cache avoir connu Velma, et le lieutenant Randall, un policier qui accuse Marlowe de meurtre! Tout ce beau monde aura un rôle à jouer dans cette intrigue complexe où l'affaire Malloy et l'affaire Grayle finiront par n'en faire qu'une.
Seconde adaption (de trois) à l'écran du roman Farewell My Lovely de Raymond Chandler, "Murder My Sweet" mélange adroitement mystère, femme fatale manipulatrice, héros désillusionné, personnages sinistres et ambigus, et dialogues vifs teintés de cynisme, pour nous offrir un excellent film dans la plus pure tradition du film noir. La photographie en noir et blanc qui exagère les contrastes entre les ombres et la lumière tout en capturant un maximum de détails tant en avant qu'en arrière-plan ("deep-focus photography", technique mise de l'avant par Orsen Welles dans Citizen Kane) supporte à merveille l'atmosphère. Dick Powell, auparavant reconnu pour ses rôles dans des comédies musicales, s'en tire bien même si son Philip Marlowe m'a paru un peu trop propre et soigné. Le reste de la distribution est irréprochable. "Murder my Sweet" est probablement l'adaptation la plus fidèle non seulement d'un roman, mais aussi de la vision de Raymond Chandler jamais portée à l'écran. Pour les amateurs de films de détectives, plonger dans ce trou noir est un pur délice.
| Film | 8 |
Jeff Bailey (Robert Mitchum), un homme mystérieux et secret, mène une existence paisible comme propriétaire d'une station-service dans une petite ville du nord de la Californie. Son passé revient le hanter quand Joe Stephanos (Pal Valentine), le bras droit d'un riche gangster nommé Whit Sterling (Kirk Douglas), lui rend visite et lui dit que son patron veut le voir. Dans un long retour en arrière, Jeff raconte alors à sa petite amie Ann Miller (Virginia Huston) que son vrai nom est Markham et qu'il avait été engagé par Sterling trois ans auparavant pour retrouver sa copine Kathie Moffat (Jane Greer) qui avait essayé de le tuer et s'était enfuie avec $40,000. Il l'avait retrouvée au Mexique, était tombé amoureux et s'était enfui avec elle. Sauf que Sterling avait engagé un autre détective qui avait retracé les tourtereaux et que tout cela avait mal fini. On retourne ensuite au présent alors que Jeff se rend rencontrer Sterling et s'aperçoit que Kathie est retournée vivre avec lui. Bizarrement, il n'a pas l'air d'en vouloir à Jeff, mais puisque ce dernier lui en doit une, il l'oblige à accepter un autre boulot qui consiste à récupérer des documents l'incriminant dans une affaire d'évasion fiscale. Mais Jeff se doute bien qu'il s'agit d'un coup monté et que Sterling, malgré les apparences, ne cherche qu'à se venger.
Un homme qui essaie de retrouver le droit chemin, mais que son passé rattrape, une femme fatale, des personnages corrompus, des dialogues cyniques et une atmosphère remplie de mystère, d'ombres sur les murs et de fumée qui monte en volutes, tous les éléments du film noir sont encore une fois réunis dans "Out of the Past", tiré du roman Build my Gallows High de Geoffrey Homes. Robert Mitchum, dans un rôle à l'origine destiné à Humphrey Bogart, rend parfaitement un personnage en apparence triste et défaitiste qui se révèle peu à peu intelligent et coriace. Kirk Douglas, à son deuxième rôle au cinéma, nous offre un Sterling froid et sinistre d'une présence qui crève l'écran. Par contre, l'aspect romantique peut paraître un peu cul cul et les dialogues sont beaucoup moins incisifs que ceux du film précédent (n'est pas Raymond Chandler qui veut). Le troisième acte est passablement (trop) compliqué, mais cela fait partie intégrante des conventions du genre. "Out of the Past" est un très bon mélodrame nihiliste soutenu par d'excellents acteurs.
| Film | 8 |
Bill "Stoker" Thompson (Robert Ryan) est un boxeur de 35 ans qui s'accroche au rêve d'un combat de championnat malgré qu'il n'ait pas gagné depuis des lunes. Sa femme Julie (Audrey Trotter), lasse de le voir se faire massacrer, voudrait bien le voir accrocher ses gants définitivement, mais Bill ne sait rien faire d'autre que boxer. Son prochain combat approche et Bill vit d'espoir dans sa chambre d'hôtel minable de Paradise City. "I can feel it, I'm just one punch away" dit-il à Julie qui hoche la tête parce qu'elle a déjà entendu cette rengaine des dizaines de fois. On ne donne aucune chance à Bill de vaincre le jeune Tiger Nelson (Hal Baylor), mais dans ce monde corrompu des paris sportifs il vaut mieux s'assurer du résultat. L'issue du combat est donc connue d'avance, Bill doit "se coucher" après deux rondes. Sauf que Tiny, le manager de Bill qui a conclu l'affaire avec un escroc à la solde du gangster Little Boy, veut garder tout le pognon pour lui et est tellement convaincu que son protégé va perdre qu'il ne lui parle même pas de ce marché de dupes. Qu'arrivera-t'il si Bill gagne?
Avec "The Set-up" on entre ici dans un autre registre. Contrairement aux films précédents, l'histoire est simple et l'approche de Robert Wise (West Side Story, The Sound of Music) est minimaliste, basée sur les performances d'acteurs plutôt que sur la complexité de l'intrigue et la vivacité des dialogues. L'action se déroule en soirée et la caméra s'attarde sur les rues et les ruelles sombres, les intérieurs sales et enfumés, et les visages des protagonistes. Autre convention du film noir, le cadre est souvent aussi important que les personnages. L'admirable cinématographie de Milton Krasner donne au film un look qui varie entre les contrastes extrêmes du film noir classique et l'expressionnisme. Robert Ryan quant à lui, campe avec justesse un personnage typique du noir, un homme vulnérable qui vit son désespoir et ses rêves brisés, mais qui s'accroche à l'espoir de pouvoir s'en sortir. Le fait que Ryan ait été champion collégial de boxe imprime au combat furieux qu'il livre à son adversaire un réalisme saisissant. Martin Scorcese se serait d'ailleurs inspiré de ce film quand il a tourné Raging Bull. "The Set-up", qui ne fait que 72 minutes et dont l'action se passe en temps réel, est à la fois émouvant et viscéral.
| Film | 8 |
Bart Tare (John Dall) est un homme fasciné par les armes. Le prologue nous le montre encore adolescent alors qu'il se fait prendre après avoir fracassé la vitrine d'un magasin pour s'emparer d'un revolver. Bart est un peu délinquant, mais il est absolument incapable de tirer sur des êtres vivants. Comme sa soeur Ruby l'explique au juge, "he's a good kid who just likes to shoot at things". Après avoir passé quatre ans à l'école de réforme, Bart revient dans sa ville natale où il espère se trouver un emploi et mener une vie rangée. Lors d'une fête foraine, il rencontre Annie Laurie Starr (Peggy Cummins), une jolie blonde experte du revolver qui donne son spectacle. Après avoir lui-même fait preuve de son expertise, il se fait engager et prend la route avec la troupe. Mais le patron considérant Laurie comme sa propriété ne peut endurer de voir Bart faire la cour à Laurie et, après un incident, il les vire tous les deux. Bart veut se marier et vivre normalement, mais Laurie est une femme qui aime l'argent, l'action et les hommes énergiques qui ont des couilles, et elle menace de le quitter s'il n'accepte pas sa solution pour s'enrichir rapidement, faire un hold-up. Bart et Laurie se transforment alors en Bonnie et Clyde et multiplient les vols. Poursuivis par la police et le FBI et à bout de ressources, ils iront se réfugier chez la soeur de Bart. De nouveau retracés, ils iront se réfugier dans les montagnes où leur destin se jouera.
Le bon gars qui essaie d'oublier son passé pour mener une existence paisible se fait encore une fois enjôler par la femme fatale manipulatrice. Dans le film noir, les hommes n'apprendront jamais! Peggy Cummins brille dans ce rôle de "bad girl" qui déborde de charme et de sex appeal dangereux et demeure le principal atout du film. La performance de John Dahl est moins convaincante, car Bart apparaît plutôt comme un homme faible et malléable que comme un délinquant vulnérable. Le réalisateur, qui utilise souvent des cadrages non conventionnels ainsi que les contrastes exagérés typiques du noir, donne au film un look de documentaire stylisé qui accentue le réalisme. Il a d'ailleurs innové en tournant plusieurs scènes de poursuite en voiture en direct et non pas en utilisant des procédés de studio qui constituaient la norme à cette époque. Le film a subi les foudres de la critique lors de sa sortie, étant accusé de glorifier le crime, le sexe, l'argent et une sorte de fétichisme des armes à feu. "Gun Crazy" (également connu sous le nom de "Deadly is the Female"), que l'on pourrait qualifier de bon "série-B noir", demeure à mon avis le moins intéressant des films offerts dans ce coffret.
| Film | 6 |
Doc Riedenschneider (Sam Jaffe), un petit homme d'un certain âge d'origine allemande fort bien éduqué, vient de passer huit ans en prison et s'amène en ville avec un plan détaillé pour un vol dans une bijouterie qui fait saliver les truands locaux. Cobby (Mark Lawrence), un preneur de paris illégal, s'arrange pour trouver les fonds nécessaires pour financer l'affaire auprès d'un avocat véreux du nom de Alonzo Emmerich (Louis Calhern) et engage Gus Minissi (James Whitmore), le propriétaire bossu d'un petit restaurant, comme chauffeur. Doc, intrigué par le sens de la loyauté de Dix Handley (Sterling Hayden), le choisit comme homme de main, c'est-à-dire pour ses muscles. Louis Ciavelli (Anthony Caruso), un bon père de famille, mais également un as briseur de coffres-forts vient compléter l'équipe. Malheureusement pour eux, Emmerich est au bord de la faillite et complote avec son collecteur de dettes Bob Brannom (Brad Dexter) pour s'emparer du butin et se perdre dans la nature avec sa jeune maîtresse Angela Phinley (Marylin Monroe).
"The Asphalt Jungle", que l'on a souvent qualifié de Casablanca du film noir, est une fascinante étude de caractères, une tragédie mettant en scène la lutte désespérée de personnages qui se battent pour survivre, mais ne réussissent qu'à s'enfoncer davantage vers un destin inévitable. Chacun d'entre eux a un vice qui le dévore (l'alcool, l'argent, les femmes, le jeu, etc.) et comme le dit Doc, "we all work for our vice". La distribution est parfaite, de Sterling Hayden dans son rôle de dur quasi illettré qui laisse tout de même paraître un fond d'humanité, jusqu'à Louis Calhern, qui est cassé comme un clou, mais qui ne perd jamais sa contenance d'homme de la haute société, quelles que soient les circonstances. Comme dans "The Set-up" la cinématographie alterne entre le look du noir classique et l'expressionnisme, et la musique nerveuse de Miklos Rosza vient souligner à merveille les moments de tension. Laissant de côté l'intrigue hyper compliquée typique du noir, le réalisateur John Huston (The Maltese Falcon, The African Queen) va droit au but. L'histoire n'est pas sans revirements, mais Huston nous montre rapidement la vraie nature de ses personnages sans sentir le besoin de tromper l'auditoire. On pourrait parler d'une simplicité classique qui fait de "The Asphalt Jungle" un film incontournable.
| Film | 9 |
Tous les films de ce coffret présentent une excellente qualité visuelle et sonore. Je ne sais pas si un ou plusieurs des films ont fait l'objet de remasterisation, mais il est évident que Warner a pu mettre la main sur du matériel source en excellent état. L'image apparaît claire et nette et le contraste et le niveau des détails sont toujours adéquats. On note quelques taches, débris et égratignures, mais rien de majeur ou de dérangeant. Chaque film comporte une piste audio Dolby Digital mono très efficace. Les dialogues sont clairs et sans distorsion apparente. Cependant, la musique est parfois trop forte et quelques effets comme le crissement des pneus et le bruit des armes ont quelquefois un aspect sourd et/ou discordant. Évidemment, l'activité est concentrée dans les haut-parleurs avant, normal pour des productions de cette époque. Les menus sont simples, statiques et accompagnés de musique sauf pour "The Set-up".
Chaque film nous offre une piste audio commentaire dont la qualité varie de bonne à excellente. Sur "Murder My Sweet", Alan Silver, qui a écrit plusieurs livres sur le film noir connaît son matériel et son propos est intelligent et informatif, mais son ton est monocorde et il y a beaucoup de "trous", c'est-à-dire qu'il peut se passer de nombreuses minutes entre ses interventions. Le commentaire de James Ursini (un autre expert du film noir) sur "Out of the Past" est beaucoup plus vivant. Il parle avec passion du film noir en général, de la production et de la place qu'elle occupe parmi les films du genre. Le réalisateur du film, Robert Wise, et Martin Scorcese nous offrent leurs commentaires sur "The Set-up". Malheureusement, monsieur Wise offre peu de commentaires pertinents et se limite à des remarques banales sur des choses que l'on peut très bien observer soi-même. Décevant, mais il ne faut pas trop lui en vouloir, car le monsieur a 89 ans. Scorcese, comme à son habitude, est beaucoup plus bavard et enthousiaste et discute avec passion de son amour pour ce film. Autre point négatif cependant, il se passe ici aussi beaucoup de temps entre les interventions. Veuillez noter que les commentaires des deux réalisateurs ont été enregistrés séparément. "Gun Crazy" quant à lui, est commenté par Glen Erickson, le "DVD Savant" qui sévit sur un autre site qui traite de DVD. Son propos est un peu formel et il est évident qu'il lit des notes, mais on le sent fort bien préparé et son analyse est toujours pertinente et intéressante. Le commentaire de "The Asphalt Jungle" nous vient de Drew Casper, un spécialiste des films d'après-guerre qui a écrit un livre sur le sujet. Je ne doute pas de l'expertise de Mr Casper, mais après 30 minutes d'informations sur la politique et les débats internes au studio MGM, toujours pas un mot sur le film lui-même. J'ai abandonné. "The Asphalt Jungle" offre également un extrait de film d'archives où le réalisateur John Huston nous offre une courte introduction au film. Malheureusement, le son est tellement mauvais qu'on a peine à entendre ce qu'il raconte.
Quand un studio nous offre un coffret de classiques du cinéma, on y retrouve souvent un ou deux titres de moindre intérêt. Ce n'est pas le cas ici. Même si les suppléments sont peu nombreux, "The Film Noir Classic Collection" demeure un incontournable autant pour les amateurs de film noir que pour ceux désirant s'initier au genre.
| Menu | 5 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |