Le nom de Henry Hathaway revient souvent dans l'univers du film noir. Celui qui a débuté sa carrière hollywoodienne comme assistant de cinéastes tels Frank Lloyd, Josef von Sternberg et Victor Fleming réalise son premier film en 1932 (Heritage of the Desert), un western. Il tournera par la suite plus de 60 films dont une série de noirs dans les années 1940, époque qui marquait l'apogée du genre. Son approche était simple et directe, mais il enrobait ses films d'effets visuels saisissants et privilégiait les environnements singuliers. Il avait la réputation d'être très exigeant avec les acteurs, mais des vedettes telles Marilyn Monroe et John Wayne ont bénéficié de sa direction ferme. Même s'il a connu passablement de succès et qu'il était considéré comme un réalisateur fiable à l'intérieur du "studio system", son oeuvre n'a pas reçu beaucoup d'attention de la part des critiques. En 1946, il tourne "The Dark Corner", un long métrage dans la plus pure tradition du film noir.
Après avoir purgé une peine de prison à cause d'une histoire qui a mal tourné à San Francisco, le détective privé Bradford Galt (Mark Stevens) s'installe à New York et s'aperçoit qu'il est suivi par un homme à la mine patibulaire nommé Fred Foss (William Bendix). Galt est convaincu que son ex partenaire Anthony Jardine (Kurt Kruger), responsable de son séjour en taule, a engagé Foss et tente de s'en prendre à lui par crainte de représailles. Avec l'aide de sa loyale secrétaire Kathleen (Lucille Ball), il découvre que Jardine trempe dans des affaires louches avec Hardy Cathcart (Clifton Webb), un riche marchand d'art. Mais lorsqu'un meurtre est commis impliquant Galt, celui-ci se voit enfoncé dans une intrigue qui le dépasse et seule Kathleen pourra l'aider à y voir clair.
Le thème du gars qui essaie de se refaire une nouvelle vie, mais que son passé rattrape est typique du film noir. Galt voudrait bien s'en sortir, mais il est complètement dépassé par les événements. Galt est un fataliste, il est piégé, foutu, mais heureusement il peut compter sur Kathleen, une femme intègre qui demeurera à ses côtés même si elle avait mille raisons de prendre la poudre d'escampette. Ce credo du "on est pauvres, on est dans le trouble, mais on se tient" fait contraste avec le milieu de la haute société et de la culture, où évoluent Jardine et Cathcart, qui est associé à l'avarice et à la perversion. Et c'est ce sentiment de supériorité et cette conviction que tout est permis quand on est riche qui mèneront un des principaux protagonistes à sa perte. Hathaway mène l'action rondement et le directeur photo Joe MacDonald enrobe "The Dark Corner" de l'atmosphère aux éclairages contrastés distinctifs du genre. L'intrigue alternant d'ailleurs entre l'opulence lumineuse du Manhattan des riches et l'environnement glauque et décrépit de celui des pauvres. La distribution d'ensemble est correcte, même si aucun acteur ne se démarque. Stevens n'a pas le charisme d'un Bogart ou d'un Mitchum, Ball et Bendix s'en tirent bien à contre-emploi et Clifton Webb nous refait son Waldo Lydecker de "Laura". Certains des dialogues étant particulièrement savoureux, j'aurais aimé les entendre de la bouche d'acteurs disons, plus inspirés.
"The Dark Corner" jouit d'un excellent transfert en noir et blanc. L'image est claire et généralement propre malgré les quelques taches et égratignures qui apparaissent à l'occasion. Le niveau des contrastes et le rendu des noirs sont justes, même si on peut noter une légère perte de détails lors des scènes tournées dans un environnement sombre. La piste audio en stéréo semble artificielle ce qui se traduit par un manque de focus des effets sonores et des dialogues. La piste originale mono est meilleure et les dialogues et la musique sont clairs et exempts de distorsion. La présentation est standard. Le boîtier simple, qui utilise l'affiche du film, ne contient pas d'encart et les menus sont statiques et sans accompagnement musical. Comme supplément principal, on retrouve les experts du film noir Alain Silver et James Ursini sur une piste audio de commentaires. Comme à leur habitude, ils sont bien préparés et leur analyse est très détaillée sans être trop didactique. Du bonbon pour les fans du genre. La bande-annonce originale du film complète les suppléments.
Malgré certaines invraisemblances côté scénario, "The Dark Corner" comporte assez d'éléments intéressants pour en faire un bon divertissement, mais n'est pas assez solide pour accéder au rang de classique du noir.
| Film | 7 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |