Voici le joyau de cette deuxième vague de la série Fox Film Noir. Film sombre, déroutant et pessimiste, "Nightmare Alley" explore l'ascension vers la gloire et la descente aux enfers d'un homme égoïste et manipulateur, un tricheur qui, trop confiant en ses habiletés de "mentaliste", finira ironiquement par se faire prendre à son propre jeu. Puisqu'il dépeint le même milieu des carnavals ambulants, le film est injustement comparé au célèbre Freaks de Todd Browning. Mais "Nightmare Alley" ne recherche pas le même impact émotionnel cru qu'apportait le réalisme de ce dernier et la seconde partie du film, qui se déroule en grande partie dans un autre environnement, s'attarde à des thèmes typiques du film noir comme la trahison et les conflits moraux. Ce film controversé n'a pas connu beaucoup de succès à l'époque puisque les bonzes du studio le jugèrent trop audacieux et ne voulaient pas ternir l'image proprette de Tyrone Power. Il fut donc étiqueté film de série B et sorti en douce avec un minimum de promotion.
Travaillant dans un carnaval ambulant, Stanton Carlisle (Tyrone Power) aide Zeena (Joan Blondell) dans son numéro de "mentaliste" (personne qui a supposément des dons divinatoires) parce que son mari alcoolique est toujours trop saoul pour être d'une quelconque utilité. Aidé de la ravissante Molly (Coleen Gray) il convaincra Zeena de lui dévoiler le fameux code qui permet de tromper l'auditoire. Il épousera par la suite Molly et quittera le carnaval pour Chicago où il présentera avec succès son numéro dans une boîte de nuit. Sa réputation grandira et, aidé par la mystérieuse psychiatre Lilith Ritter (Helen Walker), il étendra son influence au sein de la haute société. Se faisant passer pour une sorte de consultant spirituel capable d'évoquer les esprits, il se fera offrir des sommes d'argent considérables par des gens naïfs et fortunés. Enivré par le pouvoir qu'il exerce, il tentera de convaincre Molly de l'aider à commettre une escroquerie ignoble et cruelle.
Réalisé par Edmund Golding d'après le roman de W.L. Gresham, "Nightmare Alley" était un film avant-gardiste qui demeure d'actualité si on considère tous les charlatans et supposés gourous de la pop psychologie moderne et les adeptes d'émissions comme télé-voyance du réseau TQS. Ce film noir (dans tous les sens du mot) et déroutant dépeint un univers sordide qui exploite la misère humaine et la crédulité de gens prêts à croire à n'importe quoi, aveuglés par leur quête de faux espoirs. C'est également une tragédie sur la destinée, qui veut que quand on vise trop haut, l'inévitable descente cauchemardesque vers les bas-fonds ne sera que plus abrupte. Seule la scène finale, imposée par le studio, laisse deviner un élément rédempteur. La cinématographie empreinte d'éclairages expressionnistes du directeur photo Lee Garmes, les décors de Thomas Little, ainsi que la musique dynamique de Cyril Mockridge, contribuent à créer l'impression qu'une force diabolique pousse Stanton Carlyle vers un destin inévitable. La prestation de Tyrone Power, qui aurait mené une campagne assidue pour obtenir le rôle, est remarquable et particulièrement nuancée. On le voit aimable et capable d'empathie, mais sa confiance illimitée en ses moyens nous laisse toujours un doute quant à ses motifs véritables. De plus, son allure de jeune premier ne fait qu'accentuer l'impact de sa destinée tragique. Les trois protagonistes féminins campent parfaitement le baromètre de la pureté (Coleen Gray), l'oracle qui prédira la chute (Joan Blondell) et l'outil de la destruction (Helen Walker). Le film nous fait également découvrir l'origine du mot "geek", élément important et récursif qui nous met en garde contre ce monstre qui dort en chacun de nous.
La présentation vidéo est excellente. L'image est nette et détaillée, aucunement granuleuse, et le nombre de taches et égratignures est réduit au minimum. Le niveau des contrastes est très bon, même si un léger problème d'accentuation des contours est parfois apparent. Comme sur The Street With No Name, les effets simulés de la piste stéréo me sont apparus artificiels et la piste mono est plus efficace. L'activité est concentrée dans les enceintes avant et les dialogues, autant que la musique, sont clairs et sans distorsion ou chuintements. La présentation est encore une fois standard, le boîtier simple qui utilise l'affiche du film ne contenant pas d'encart, et les menus sont statiques et sans accompagnement musical. Messieurs Silver et Ursini sont de retour sur la piste audio de commentaires, et leurs connaissances du film noir continuent de nous émerveiller. Jamais ennuyeux ni trop didactique, leur propos est toujours aussi informatif alors qu'ils décortiquent le film sous tous les angles. On retrouve également la bande-annonce du film, bizarrement dénuée de narration, et celles de quelques autres films de la collection Fox Film Noir.
"Nightmare Alley" est un classique obscur qui nous empoigne et nous entraîne sans nous lâcher une seconde dans une spirale cauchemardesque vers une conclusion inéluctable. Du grand noir.
| Film | 9 |
| Présentation | 3 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |