Le cinéaste d'origine autrichienne Otto Preminger est une des figures de proue du cinéma américain des années 1940 et 1950. Acteur, metteur en scène et producteur au théâtre et réalisateur, c'est en 1936, à l'âge de 30 ans, qu'il commence sa carrière hollywoodienne alors qu'il se voit offrir un contrat par la 20th Century Fox. Après quelques échecs, il retourne au théâtre et se distingue à Broadway en produisant plusieurs pièces à succès. C'est en 1944 que sa carrière au cinéma décolle avec "Laura", aujourd'hui considéré comme un classique du film noir, qui lui vaudra une nomination aux Oscars dans la catégorie du meilleur réalisateur. Il fera plusieurs autres incursions dans le genre par la suite avec Fallen Angel (1945), Whirlpool (1949) et "Where the Sidewalk Ends" (1950), où il collabore de nouveau avec Dana Andrews et Gene Tierney, le sublime tandem qui avait marqué Laura.
Mark Dixon (Dana Andrews), un détective au tempérament explosif, est réprimandé par son supérieur pour utilisation de brutalité excessive pendant son travail. Envoyé interroger Ken Paine (Craig Stevens), un suspect dans une affaire de meurtre commis dans une maison de jeu illégale, il est attaqué par celui-ci, se défend, et le tue accidentellement. Découvrant que Paine est un héros décoré de la dernière guerre, Dixon se débarrasse du corps et tente d'inculper Tommy Scalise (Gary Merrill), un gangster qu'il croit responsable du premier crime. Par la suite, il rencontre et tombe amoureux de la veuve de Paine, la séduisante Morgan Taylor (Gene Tiernay), et renoue connaissance avec son père Jiggs, un chauffeur de taxi qui aurait visité l'appartement de Paine. Les choses se compliquent quand le lieutenant Thomas (Karl Malden), le nouveau patron de Dixon, accumule des preuves impliquant Jiggs dans l'assassinat de Paine.
Confortablement installé entre l'expressionnisme des années 1940 et le réalisme des années 1950, "Where the Sidewalk Ends" repose essentiellement sur l'excellente prestation de Dana Andrews. L'intrigue, sur fond de corruption policière, nous montre un Dixon au premier abord brutal, désagréable et sans pitié. Mais peu à peu, on apprend à le connaître et lorsqu'on comprend finalement quels sont les démons de son passé qui le rongent (dans l'extraordinaire scène de la lettre), on ne peut faire autrement que de sympathiser avec lui. Dixon est l'archétype du héros existentiel du noir, tourmenté et émotivement isolé des autres. La rédemption est possible pour ce paria mi-policier, mi-criminel, mais le prix à payer est considérable. La relation entre Andrews et Tiernay est d'ailleurs plus attachante ici que dans "Laura" puisque leurs deux personnages sont aux prises avec la tragédie. "Where the Sidewalk Ends" est également beaucoup plus morose, dominé par les ombres menaçantes, les rues sombres et détrempées et la grisaille des stationnements sous-terrains. Le scénario de Ben Hecht, basé sur le roman "Night Cry" de Frank Rosenberg, est solide et Preminger souligne le suspense et le sentiment d'aliénation de Dixon en utilisant un style austère qui privilégie les angles de caméra non conventionnels et de gros plans de son visage. La ravissante Gene Tierney m'est apparue un peu trop élégante et raffinée pour son rôle de femme de la classe ouvrière, mais le reste de la distribution est exemplaire.
Le transfert de "Where the Sidewalk Ends" est exceptionnellement propre et supporte admirablement la superbe cinématographie en noir et blanc de Joseph LaShelle. L'image est très claire et la pellicule est presque complètement exempte de taches et d'égratignures. Le niveau des contrastes et le rendu des noirs sont excellents même pendant les scènes tournées dans des environnements très sombres. Encore une fois, la piste audio en stéréo semble artificielle, ce qui se traduit par un manque de focus des effets sonores et des dialogues. La piste originale mono est préférable et les dialogues et la musique sont clairs et exempts de distorsion. La présentation est standard. Le boîtier simple, qui utilise l'affiche du film, ne contient pas d'encart et les menus sont statiques et sans accompagnement musical. À part la bande-annonce originale du film, le seul supplément proposé est une piste audio de commentaires avec l'expert du film noir Eddie Muller. Fort bien informé et passionné par son sujet, son propos est divertissant et intelligent. Il passe un peu trop de temps à faire la promotion de ses propres livres, mais on peut lui pardonner.
"Where the Sidewalk Ends" est un thriller enveloppé de l'atmosphère oppressante du noir qui nous entraîne dans une représentation complexe des thèmes de l'identité, de la masculinité et de l'aliénation. Ironique et brutal, il nous offre l'un des "happy ends" le plus cruels de l'histoire hollywoodienne. À voir.
| Film | 9 |
| Présentation | 4 |
| Suppléments | 5 |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 7 |