Les films traitants du malheur du peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale sont nombreux. Presque à toutes les semaines, un nouveau long-métrage prend l'affiche pour décrire les effets de la Shoah et ses conséquences désastreuses sur le passé et le présent. Dans cette mer de production, un traitement doit réellement être significatif pour sortir l'œuvre de l'anonymat. C'est malheureusement ce qui manque à "Fugitive Pieces", une co-production entre la Grèce et le Canada qui laisse complètement de glace.
Jakob (Stephen Dillane) a vécu l'horreur lorsqu'il habitait en Pologne. Maintenant devenu adulte, son existence se voit torpiller par des doutes et des inquiétudes. Il se pose 1000 interrogations sur sa famille, recherchant sa sœur qui est disparue sans laisser de trace. Il est incapable de fonctionner correctement alors que sa mémoire et ses pensées sont en pleine ébullition. Pour l'aider dans son quotidien, l'homme peut néanmoins compter sur les vertus de l'écriture et de l'amour qui se fait plus fort que jamais.
Au départ, "Fugitive Pieces" est un livre d'Anne Michaels qui est jugé inadaptable. Et ce n'est pas un hasard. La matière première, ample et touffue, représente les souvenirs du protagoniste, réactivant des réminiscences ici et là à mesure que le héros se rappelle des évènements antérieurs. Au cinéma, ce procédé prend la forme d'incessantes ellipses temporelles où le présent et au moins deux formes de passé (celui pendant la guerre auprès des parents et celui où il est adopté par un vieil homme) se superposent. Le spectateur est rapidement perdu au sein de ces toiles d'araignées qui se tissent avec un matériel souvent superficiel, comme si le metteur en scène voulait absolument accoucher d'un essai complexe.
La délicate réalisation de Jeremy Podeswa arrive à s'effacer devant la gravité des thèmes qui ne brillent pas nécessairement par leur originalité ou leur efficacité. Lorsque la mélancolie et l'amertume prennent toute la place, il est difficile de s'attacher aux personnages tant leur sort laisse souvent indifférent. Ces êtres de marbre doivent cohabiter avec des sentiments contradictoires dont le volcan se veut rapidement éteint dans le monde réel. C'est que la structure de l'ensemble, glaciale et cartésienne, décrit avec une aisance peu commune le cycle de perte sans nécessairement laisser éclater les émotions. Tout le contraire du mémorable Sophie's Choice qui mettait en vedette Meryl Streep et Kevin Kline.
Ce système de défense de tout laisser à l'intérieur se répercute au niveau de la photographie. Les somptueuses couleurs froides dominent largement avec cette préséance du gris et du bleu. Une luminosité un peu trop opaque semble provenir du divin. Des rayons qui laissent les contrastes un peu trop noirs, faisant même découvrir du grain et du blocage. Le niveau des détails est cependant excellent, donnant une profondeur certaine à plusieurs paysages. Les différentes pistes sonores s'avèrent de très bonne qualité. Les haut-parleurs regorgent de bruits divers (de l'eau, du feu, des lucioles, de la vaisselle, etc.) et les dialogues s'entendent aisément. Il y a heureusement des sous-titres jaunes, car le français et l'anglais sont loin d'être les seules langues utilisées. Pour sa part, la sélection musicale de Nikos Kypourgos valorise le piano mélodique afin d'inscrire le récit dans une universalité classique.
La pochette blanche et noire montre un homme et un enfant. Le menu principal du DVD reprend cette idée d'union et de protection en altérant à peine quelques détails. La mélodie triste annonce déjà que les pleurs et les remords seront au rendez-vous. Après un premier visionnement pas toujours satisfaisant, les suppléments sont présents afin d'apporter une nouvelle dimension encore plus intéressante que le film lui-même! Peut-être pas cette entrevue peu excitante avec le producteur Robert Lantos ou ces 15 minutes de scènes supprimées qui ne servent presque à rien, mais certainement ces deux pistes de commentaires. La première est narrée par le cinéaste. De sa voix enveloppante et réconfortante, le créateur de Five Senses mélange technique et informations en abordant le rôle de la musique et ceux des images, le choix des acteurs et l'importance des dialogues, tout en prenant soin de traiter de l'adaptation et de la nécessité de l'investir d'éléments personnels. Très éclairant. Le propos d'Anne Michaels suit le chemin inverse pour arriver à des résultats similaires. De son côté, l'émotion et les sentiments priment. Elle se replonge dans ses souvenirs récents (la rencontre avec Podeswa, les changements effectués entre les deux versions) et anciens (l'écriture du roman, la nécessité de raconter ces évènements) avec beaucoup de sensibilité et une simplicité qui fait souvent défaut au long-métrage.
"Fugitive Pieces" est sans doute un bouquin extraordinaire. En revanche, la transposition au cinéma ne lui rend pas honneur. Le récit est inutilement compliqué, les personnages peinent à captiver et le manque d'émotion rend la progression froide, détachée. Peut-être est-ce finalement le sujet, vu et entendu des milliers de fois, qui mérite d'être traité différemment.
| Film | 5 |
| Présentation | 3 |
| Suppléments | 6 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |