Avant même la lancée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, quelque part, un hurluberlu avait dans l'idée de tourner une satyre à grand déploiement sur les folies de la guerre. Sous le signe de la grandeur, des extravagances, Chaplin ne tourne pas seulement une fresque sur un moment dans l'histoire, mais il tourne littéralement une page de celle-ci. En effet, armé de sa critique au bon cœur et mené d'une main de maître (certains qualifieraient de génie), "The Great Dictator" a tous les attraits pour figurer parmi les films à voir AB-SO-LU-MENT tant il regorge de savoureux tours de force.
Débutant dans un chaos total (au beau milieu du combat, donc), Chaplin montre la guerre sous son aspect le plus absurde. Dans cette mêlée générale, un soldat, interprété par Chaplin, parvient à prendre la poudre d'escampette tout en sauvant la vie d'un de ses camarades. Durant l'entreprise, Chaplin perd la mémoire et est remis aux soins intensifs. Pendant ce long congé de maladie, le grand Hynkel, dictateur de l'Allemagne, parvient à monter au pouvoir et usurpe le peuple juif de toutes les manières qu'il peut. Sorti de son lit d'hôpital, le pauvre Chaplin retourne dans son petit coin de pays pour le retrouver sens dessus dessous. Rencontrant une belle jeune femme au moral indestructible (sublime Paulette Goddard), il retrouve foi en la vie et décide de poursuivre sa vie malgré tout. De son côté, Hynkel a des projets de conquête grandioses et ses ambitions minent le sort des peuples libres jusqu'à ce que les juifs rebelles, acculés dans un sous-sol, s'unissent afin de contrecarrer les plans du dangereux dictateur et redonner ainsi aux peuples libres une bonne raison d'apprécier la vie.
Charlie Chaplin n'est plus à présenter. Son œuvre entière est truffée de passages savoureux dont l'histoire a su tirer parti. Usant de la caméra adroitement, perfectionniste à en devenir fou, Chaplin est en parfaite maîtrise de son petit bijou, sachant très bien dans quelle direction le mener. La distribution, composée entre autres de Chaplin (dans le double rôle du barbier juif et de Hynkel), de Paulette Goddard ainsi que de Jack Oakie, est sans pareil. Tout le monde donne son meilleur pour faire de ce Chaplin le meilleur possible. La beauté de la magnifique Goddard ressort dans chacune des scènes l'impliquant et le comique satyrique de Oakie est mis à rude épreuve lorsque confronté à Hynkel dans un duel de chaises de barbier (oui, oui!). La farce atteint son comble lorsque, remplaçant Hynkel, le barbier juif s'adresse ainsi à la nation, face à face aux spectateurs, ordonnant aux troupes d'arrêter la guerre, que la vie doit signifier davantage que de se tirer dessus pour montrer une quelconque supériorité. Ses messages transcendent les époques, sa sincérité bouleverse et ses motivations à créer de telles œuvres sont d'autant plus importantes quand on considère leur impact sur le cinéma moderne. Tout ce qui compose "The Great Dictator" est non seulement superbe, il y est adapté avec une cohérence et une exactitude de propos qui n'a d'égal que la satyre de Kubrick Dr. Strangelove dont vous pouvez lire la critique ici même. Le message de Chaplin n'en est pas un pourvu de cynisme ou d'une rage misanthrope. "The Great Dictator", paradoxalement, n'est ni plus ni moins que le témoignage d'amour de Chaplin pour la vie elle-même.
Les suppléments de cette édition sont tels qu'ils enterrent définitivement toute autre ayant paru auparavant. "The Tramp and the Dictator" relate les ressemblances entre Hitler et Chaplin (nés la même semaine du même mois de la même année). On assiste de façon pertinente aux problèmes de production auxquels a fait face l'auteur, problèmes qui l'ont forcé à financer le tournage de sa poche (les décors du ghetto sont une de ces contributions). "The production filmed in color" représente pas moins de 25 minutes de film muet filmé en couleur lors du tournage de Chaplin. On peut y apercevoir la richesse des tissus, la complexité des décors ainsi que l'exactitude des costumes dans leur critique. "Charlie the Barber" est une scène tournée en 1919, coupée de son court-métrage "Sunnyside". Le tout est plus que suffisant pour gaver les plus désireux d'entrer dans le monde de Chaplin tête première. Les suppléments ne perdent pas de temps et vont tout droit à l'essentiel, ne s'étalant que lorsque nécessaire. Du très beau travail comme on aimerait en voir davantage.
Le transfert est on ne peut plus exemplaire. Toute trace d'impureté de la pellicule est disparue au profit d'une image nette et sans flou indésirable. Les clairs-obscurs sont respectés dans leur intégrité ainsi que les teintes de gris. Il est possible d'apercevoir de temps à autres quelques grains dans l'image, mais ils proviennent uniquement de la pellicule d'origine. La bande-son a été, quant à elle, remastérisée en 5.1, offrant aux spectateurs la chance d'entendre Chaplin s'exprimer, vociférer tant en allemand que de son cœur d'une manière qui n'avait pas dû être entendue depuis sa sortie originale le 15 octobre 1940, soirée de la première du film.
S'il y avait, en définitive, des œuvres qui qualifieraient le mieux l'aboutissement, la complexité, le génie de Chaplin, "The Great Dictator" figurerait certainement parmi celles-ci. Regorgeant de morceaux de bravoure, de témérité et d'une équipe d'acteurs impeccables, ce film mène, tambours battants, la rébellion contre le cynisme contemporain dans une satyre qui ne fait que prouver, si besoin en est, de la nécessité d'acteurs tels que Charlie Chaplin (cette très longue phrase est une gracieuseté d'Honoré de Balzac). Des mots, il en existe encore trop peu pour décrire ce que procure le plaisir de visionner un artiste au sommet de son art. Pour moi, ce fut une consécration pure et simple, la découverte d'un maître qui a su me faire rire dès que je l'ai aperçu.
| Film | 10 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 10 |
| Vidéo | 10 |
| Audio | 8 |