Il y a une chose importante à savoir avant de s'embarquer dans l'univers d'un film signé David Lynch : on n'entre pas parce que l'on y a été invité, mais bien parce que le métrage lui-même s'est imposé à nous. De ce fait, il ne faut pas se surprendre (enfin, si) que le film lui-même puisse choquer, dégoûter, ébranler, sortir du quotidien du cinéma. Les raisons qui poussent à voir une œuvre de ce réalisateur sont nombreuses : univers original, asymétrique, assumé, propre à Lynch, etc. Depuis Eraserhead (1976), le metteur en scène n'a jamais répété deux fois le même film. S'aventurant dans la science-fiction avec Dune ou le polar dans Blue Velvet en passant par le drame psychologique survolté de Lost Highway, David Lynch fait toujours en sorte de ne jamais laisser le spectateur indifférent. Pari plus que réussi si l'on considère qu'après 30 ans, il y parvient encore.
Nikki (sublime Laura Dern, habituée des productions de Lynch) est une actrice venant tout juste de décrocher un rôle important pour un film. Lors d'une rencontre avec le producteur (Harry Dean Stanton) et le réalisateur (Jeremy Irons) ainsi que la co-vedette (Justin Théroux), les hauts placés apprennent aux acteurs qu'il s'agit en fait d'un remake, mais pas n'importe lequel. Il se serait produit plusieurs événements lors du tournage original qui aurait poussé l'équipe à abandonner le projet, notamment l'assassinat des deux vedettes principales.
Il y aurait suffisamment de contenu pour remplir trois critiques, mais sans en dévoiler davantage, disons simplement que le scénario de David Lynch est de béton armé. Les angoisses provenant de Kafka en passant par la paranoïa surréaliste de Dali, toutes les influences sur l'univers de Lynch sont présentes ainsi que de nouvelles, offrant au film une aura, une saveur qui dérange : un scénario que seul lui pouvait mettre en images. Le visuel de la cinématographie s'inspirant du baroque ou du burlesque le temps d'un numéro, convient admirablement bien à cette "esthétique sans esthétique" puisque chez Lynch, ce qui prime, c'est un nouveau genre, celui de ne pas recréer. Entre Hitchcock et Salvador Dali, le fantastique intervient dans le film non pas comme une manière détournée pour le simple plaisir, mais parce que le réalisateur y a trouvé une signification personnelle. Peu importe laquelle on se fait, l'important est de s'en faire une. Autre habitué des films de Lynch qui fait un retour est Angelo Badalamenti, signant à nouveau la musique du métrage, plus sombre et imbriquée dans les scènes, ne se faisant sentir qu'en de brefs instants sans l'emporter sur les images se déroulant à l'écran. Lynch et Badalamenti l'ont compris : la musique de ses films ne doit qu'aider à faire ressentir les émotions des personnages, leurs dualité, conflits, etc. De tous les messages perçus dans le film, il y a cette obsession du réalisateur à montrer les mensonges de Hollywood (la fièvre des remakes en prend pour son rhume), l'amour, les liens entre la vie et le cinéma, etc. Les sujets ne manquent pas et leur pertinence ainsi que leur position dans le film justifient un visionnement immédiat.
En guise de suppléments, Lynch nous a gâtés et le tout se retrouve sur un second disque bien garni. Les scènes coupées, totalisant pas moins de 75 minutes, ont été montées comme s'il s'agissait d'un tout nouveau projet avec les mêmes acteurs. Un segment d'une trentaine de minutes montre Lynch pendant diverses étapes de la création du film, Quinoa est un court en temps réel préparé par David Lynch et cuisiné par ce dernier. Amusant et encore une fois, d'aspect surréaliste. Stories traite de diverses questions qui trottaient dans la tête de l'homme et auxquelles il répond avec une mémoire des détails phénoménale ainsi que le vocabulaire typique d'un habitué des compositions picturales. Il y a en plus des bandes-annonces et une galerie de photos prises lors du tournage. Le tout est nettement suffisant, quoique le seul absent est une piste de commentaires. À en juger la nature du réalisateur, il est plutôt normal qu'il s'en soit abstenu, voulant préserver ses idées sans les imposer à quiconque.
L'image est probablement la plus exécrable d'un transfert sur vidéo depuis Lost Highway. Ayant filmé le projet en DV, Lynch s'est par contre assuré que l'image soit top niveau, ce qui veut dire qu'il s'agit là certainement d'un choix délibéré (rien n'est un hasard quand il s'agit de Lynch) qui a un rapport avec l'aspect final du métrage. Le son, disponible en Dolby Digital 5.1 ou en 2.0, est d'une originalité : on peut choisir de faire fonctionner davantage soit les enceintes de devant ou celles de derrière. Les deux procurent une expérience différente en plusieurs points.
Entrer dans un film de David Lynch, c'est abandonner son confort, son quotidien pour plonger dans l'abyme de l'inconnu, faire face à ses craintes. Tel que mentionné plus haut, c'est le film qui s'impose à nous. On ne regarde pas ce film par "invitation" comme un simple divertissement pop corn. Lynch dérange, détruit, construit, surpasse, déplore, délire, mais jamais ne se répète ou n'invite, et c'est ce qui fait la force de sa filmographie complète. Depuis près de 10 ans, David Lynch se prête à des expériences cinématographiques telles que Lost Highway, Mulholland Drive et maintenant "Inland Empire". Il va sans dire que ce dernier est digne de la réputation du réalisateur et donc, qu'il est fortement recommandé de le voir.
| Film | 10 |
| Présentation | 8 |
| Suppléments | 10 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 9 |