Moins de six années après son décès, le studio MGM décide de rendre hommage à John Frankenheimer en compilant quatre de ses meilleures réalisations dans un seul coffret. De beaux films divertissants et intelligents pour un cinéaste qui a connu une carrière en dents de scie.
Issu du monde de la télévision, l'américain John Frankenheimer a vécu un destin hollywoodien comme plusieurs de ses semblables. Après des débuts fracassants et même un classique en puissance, il a passé par une longue traversée du désert, multipliant suites inutiles et œuvres superflues, pour revenir en force (relative) vers la fin de sa vie. Au lieu de se rappeler ses baisses de régime parfois épouvantables (la version de 1996 de The Island of Dr. Moreau est sans doute le meilleur exemple), place à ses quatre longs-métrages plus que pertinents qui se retrouvent dans un joli boîtier bleu en carton représentant les héros des différentes productions.
Le tout débute avec " The Young Savages" (1961), un drame judiciaire qui pose d'excellentes questions sur le racisme ambiant, la peine de mort et l'influence du milieu dans la société. Burt Lancaster (qui ressemble souvent à s'y méprendre à George Clooney) incarne un procureur de la couronne qui tente de prouver la culpabilité de trois adolescents accusés de meurtre. L'enquête s'intensifie, il y a anguille sous roche et la conscience du héros se modifie au contact des gens qui l'entourent. Cette petite histoire assez prévisible est menée tambour battant grâce à un scénario toujours pertinent, une mise en scène solide, beaucoup d'allusions humoristiques et une performance savoureuse de sa tête d'affiche. Le récit comporte peu de surprises et ce n'est pas grave. De nombreux thèmes sociaux sont abordés de front, avec un soin particulier de ne jamais simplifier les faits. Dommage qu'il n'y ait aucun supplément à l'horizon et que quelques passages soient inutilement mélodramatiques.
Le titre le plus intéressant du lot est certainement "The Manchurian Candidate" (1962), le film le plus réussi et le plus populaire de Frankenheimer. Avant de voir ou de revoir cet objet unique, il faut toutefois oublier le tiède remake qui est sorti en 2004 et qui mettait en vedette Denzel Washington et Meryl Streep. Cette fois, c'est Frank Sinatra qui domine une distribution quatre étoiles. Le célèbre chanteur incarne brillamment un ancien militaire qui est revenu de la Corée avec des rêves bizarres concernant les membres de son ancienne unité. Entre suspense et drame social, cette fiction tout à fait plausible critique la guerre tout en scrutant la dérive politique et la peur du communisme. Le tout est relevé par des idées psychologiques brillantes, à mi-chemin entre le cognitivisme et le behaviorisme, où le soldat peut tuer... sans avoir le souvenir de ses crimes! De quoi réhabiliter une certaine jeunesse perdue en Irak... Porté par une interprétation intense (Angela Lansbury y est diabolique en mère contrôlante), le film tire la carte de la paranoïa en préférant le dialogue fascinant à l'action gratuite.
Surtout que pour poursuivre le plaisir, plusieurs suppléments sont disponibles. Il y a une piste de commentaires assez détaillées où le réalisateur dissèque son travail, touchant à tous les stades (les droits du livre de Richard Condon, le choix des comédiens, les lieux, etc.) en demeurant toujours frais et convivial. Il y a également trois documentaires sur le film et son impact qui est loin d'avoir été immédiat aux États-Unis. Angela Lansbury raconte comment elle a abordé son personnage, l'homme qui a porté à l'écran The French Connection et The Exorcist William Friedkin parle de son admiration pour Frankenheimer et celui-ci discute du produit final en compagnie du scénariste George Axelrod et de l'acteur Frank Sinatra. Des segments intéressants, quoique parfois un peu courts et superficiels. En prime, il y a une galerie de plus de 50 photos, l'excellente bande-annonce originale et de nombreuses publicités de la MGM.
L'hommage se poursuit avec "The Train" (1964), un film qui met à nouveau en vedette Burt Lancaster, l'acteur fétiche du réalisateur. Cette fois, le gentil héros incarne un Français (!) qui, en 1944 dans un Paris dévasté par la guerre, décide de tout mettre en œuvre pour empêcher le vol des peintures inestimables par des Allemands. Malgré ses bons sentiments, ses nombreux sacrifices et la présence de Jeanne Moreau en tenancière d'un hôtel, cette vue se veut plutôt répétitive et un peu longuette. À force de prêcher pour l'importance de l'art face à la vie humaine et de faire la morale, la collision d'idées ne peut qu'avoir lieue. Quelle chance que l'humour, les très beaux moments d'action et les performances d'acteurs honorables sont au rendez-vous pour éviter que la torpeur ne s'accapare de l'existence. En guise de bonus, il y a une bande-annonce et deux pistes audio. La première met en scène la voix du créateur de l'excellent Seconds. Dommage que l'information amenée soit un peu superficielle et que les silences soient omniprésents. La seconde piste propose plutôt de visionner le tout en ayant comme seul support la musique de Maurice Jarre. Voilà une excuse qui est un peu mince, et ce, même si les airs orchestraux et patriotiques ne sont pas dénués d'intérêt.
Après trois œuvres issues du début des années 1960, il fallait bien une production plus récente. Heureusement, c'est "Ronin" (1998) qui a été retenue, car il s'agit sans aucun doute du meilleur opus du cinéaste depuis son Black Sunday qui a pris l'affiche... en 1977! Étrangement, l'histoire a ici peu d'importance. Une bande de voleurs des quatre coins de la planète doivent apprendre à se faire confiance pour mettre la main sur une mallette qui intéresse de nombreux pays. Bien entendu, les multiples trahisons seront au rendez-vous. Si l'intrigue demeure peu originale, la chimie entre les comédiens (surtout Robert De Niro et Jean Reno) est palpable, et il y a quelques-unes des plus belles courses de voitures à avoir vu le jour ces trente dernières années. Un tour de force drôle, musclé et exotique qui a le même effet qu'une poussée d'adrénaline. En guise de suppléments, il y a une fin alternative qui laisse presque envisager une suite, et une piste de commentaires assez instructive où le réalisateur dévoile ses trucs pour développer favorablement les personnages. Au passage, il se permet même de citer Hitchcock!
Dans l'ensemble, les images ressortent plutôt bien. Le noir et blanc est toutefois le plus élégant, avec ses beaux contrastes et sa définition plus que précise des contours. Seul un peu de blocage est perceptible à quelques endroits. Pour sa part, "Ronin" est en couleurs et les teintes sont loin d'être attrayantes. Le gris, le brun et le noir respectent toutefois le sujet où rien n'est tout à fait limpide. Même les légères égratignures s'oublient lorsque le gaz des moteurs est palpable. Sur le plan sonore, le plus récent film du réalisateur est son plus animé, utilisant les enceintes pour rendre vivant le son des éclairs, de l'eau qui s'écoule, des tirs incessants de mitraillettes, etc. Les autres récits mettent davantage l'emphase sur les voix et les dialogues, ce qui n'est pas plus mal.
"John Frankenheimer Collection" est un coffret de films qui donne une bonne idée des capacités de son auteur. C'est généralement lorsqu'il colle aux évènements mondiaux que monsieur Birdman of Alcatraz (mais où est donc ce titre qui porte également le sceau de la MGM?) se veut le plus convaincant. Au sein d'œuvres extrêmement divertissantes ressort un inégalable "The Manchurian Candidate" qui est toujours d'actualité plus de quarante ans après sa sortie. Voilà donc un moyen facile de se familiariser avec un cinéaste talentueux qui a marqué le cinéma américain, et ce, même si son spectre aurait pu être beaucoup plus profond et évident.
| Film | 7/9/6/7 |
| Présentation | 6 |
| Suppléments | -/7/3/3 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 6/6/6/8 |