Le désespoir et l'obsession sont à l'honneur dans "Keane", un coup de gueule magistral qui n'a rien à envier aux chefs d'œuvre des frères Dardenne. De quoi en ressortir meurtri, traumatisé, écroulé et en larmes. Terriblement prenant!
William Keane (Damien Lewis) vit l'horreur jour après jour. Sa petite fille a disparu mystérieusement, sans laisser de trace. Ne sachant pas si elle est encore en vie, il débarque à New York dans l'espoir de la retrouver. Il erre, questionne à peu près tout le monde, devient violent, a des visions, se drogue, boit beaucoup et commence peu à peu à perdre la tête. En aidant financièrement une voisine, il se lie d'amitié avec Lynn (Amy Ryan) et sa fille Kyra (Abigail Breslin).
Suspense permanent terriblement étouffant, "Keane" se divise en deux volets. Le premier est la quête, qui amène la caméra à coller littéralement au corps de William sans jamais lui laisser le moindre répit. Elle bouge dans tous les sens en restant le témoin ou le voyeur de la situation. Comme entrée en matière, c'est tout simplement flamboyant. La douleur est vive, franche, dépourvue du moindre effet larmoyant et même de musique. C'est l'émotion à l'état pur doublée d'un réalisme saisissant, qui fait vivre la détresse destructrice d'un père abandonné. À mi-chemin, à la rencontre de deux anges, c'est la rédemption. L'espoir de survie est là... tout comme la répétition d'un cycle infernal. L'expression "de beaux lendemains" n'aura jamais été aussi troublante, alors que l'amour d'un être résultera en la perte de la même personne.
Réalisateur de films plutôt inconnus (Clean, Shaven et Claire Dolan qui n'ont pas connu une large distribution), l'Américain Lodge Kerrigan frappe fort avec son sublime "Keane". En partant d'un sujet simple, il glace littéralement le sang avec sa mise en scène opaque, qui multiplie les scènes nécessaires dotées d'une vérité profonde. À un tel point que ce film aurait très bien pu s'appeler "Ma Fille" et être réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne tant les styles se ressemblent. Ce n'est pas une copie carbone, mais un excellent complément des plus cartésiens.
La réussite du récit tient beaucoup de la performance plus que mémorable de Damien Lewis. Il est parfait, inoubliable, d'une virtuosité hallucinante. Son désarroi est total et il entraîne sans aucune difficulté le spectateur dans les méandres de son esprit. En femme indépendante, Amy Ryan est précise, posée et quelque peu effacée. C'est sa façon de laisser la jeune Abigail Breslin séduire de ses gros yeux ronds. Cette jeune fille, incroyablement convaincante dans Signs, l'est tout autant ici dans un rôle difficile et même ambigu.
Ce film incroyablement réaliste bénéficie d'une photographie adaptée aux situations. L'abondance de gros plans est notable et le traitement sans fioriture donne des frissons. La qualité des images laisse pourtant perplexe. Les multiples reflets sont excellents et la définition des contours est sans tache. Cependant, plusieurs scènes sont envahies par une abondance de grains et des contrastes malsains, trop appuyés lors des séquences intérieures. Pour un style vieillot aux couleurs généralement soignées, il y a des sous-titres francophones blancs à peine honnêtes. Ce combat perpétuel entre le jour et la nuit irrite quelque peu à la longue.
Les ambiances sont toutefois très bien rendues. La piste sonore en Dolby Digital 5.1 est fort recommandable. Les voix sont claires et précises, alors que les haut-parleurs campent une atmosphère oppressante à souhait. Des bruits diffus, des voitures, des paroles perdues prennent le contrôle des différentes enceintes, créant un capharnaüm inquiétant autour du protagoniste. La musique, extrêmement rare, apparaît principalement lorsque les personnages exigent sa présence.
La pochette minimaliste déçoit légèrement. Elle montre un Damian Lewis fixant son regard sur une innocente Abigail Breslin. Une pose suggestive qui n'arrive pas à faire oublier la magnifique affiche originale du film. Le résumé de l'histoire au verso interprète un peu trop les évènements et elle mérite seulement d'être lue à la tombée du générique. Le menu principal du DVD montre un visage figé, sans grande expression. Une pièce musicale discrète parsemée de jazz et de blues se fait entendre au passage. Les suppléments, au demeurant intrigants, laissent rapidement sur sa faim. La bande-annonce lève le voile sur quelques moments importants, une mystérieuse façon de procéder pour une œuvre aussi délicate. Un montage alternatif de l'opus est également disponible. Quinze minutes ont malheureusement été amputées et le résultat n'est plus le même. La tension d'introduction est dissoute et le héros ne semble plus aussi énigmatique. Que de déceptions...
Il faut bien s'accrocher pour supporter le rythme infernal de "Keane". Dès les premiers instants, l'émotion monte à la gorge et elle explosera littéralement en pleine figure lors de la finale qui devrait laisser tout le monde perplexe. Un joyau est dorénavant accessible.
| Film | 9 |
| Présentation | 3 |
| Suppléments | 4 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 8 |