Ville sainte autant pour les juifs que pour les chrétiens et les musulmans, Jérusalem a vu son histoire tumultueuse ponctuée d'intrigues politiques, d'élans de fanatisme religieux et de guerres sanglantes. Après près de 500 ans de règne musulman, où chrétiens et juifs profitent d'une certaine autonomie, incluant le droit de pratiquer leur religion, la ville est conquise en 1099 par les Premiers Croisés qui massacrent la majorité des habitants non chrétiens. Puis, en 1187, l'armée du sultan d'Égypte Salah al-Din (Saladin) défait celle des Croisés à Hattin et s'empare ensuite de Jérusalem, défendue par le chevalier Balian d'Ibelin, après un furieux siège qui dure une dizaine de jours.
C'est sur ce canevas historique empreint de conflits religieux qui résonnent encore aujourd'hui que Ridley Scott a couché son dernier opus, "Kingdom of Heaven". Sorti en 2005, le film a reçu un accueil plutôt tiède de la part des critiques et des spectateurs, en particulier en Amérique du Nord. Plusieurs causes à ce semi-échec ont été avancées: marketing déficient, essoufflement du genre après les récents Troy et Alexander, ainsi que les coupures imposées par le studio qui nous laissait avec un produit final impressionnant visuellement, mais amputé d'une partie de sa substance. Bref, le genre de film solide sur le plan technique où on fait "wow" pendant le visionnement, mais "bof" après le générique. Sur ce dernier point, sir Ridley avait prévu le coup puisqu'il avait pratiquement monté deux versions du film en post production et que l'annonce d'une future version allongée sur support DVD ne tarda pas à se répandre peu après la sortie du film en salles. Voici donc ce fameux "Director's Cut", qui nous arrive six mois après la parution de l'édition originale.
Puisque le DVD de la version originale a déjà fait l'objet d'une critique en nos pages, je vais me concentrer sur les différences entre les deux versions. Avec une durée de 191 minutes, ce "Director's Cut" rajoute environ 45 minutes au film présenté au cinéma. Réparti sur deux disques de façon quasi égale, le film est précédé d'une brève introduction du réalisateur et d'une ouverture en musique de 90 secondes. Un entracte de deux minutes, toujours en musique, nous accueille au début du second disque. Si vous n'avez pas vu le film, je vous conseille de sauter le paragraphe qui suit!
Un garçon ou pas de garçon? Lorsqu'on présente un film qui fait plus de trois heures aux bonzes d'un studio, la réponse est invariablement la même: trop long! Ce qui veut dire, moins de représentations en salles, donc moins de dollars au box-office. On a alors coupé la majorité des éléments jugés superflus, c'est-à-dire ceux qui nous éloignaient du personnage central de Balian (Orlando Bloom). Le changement le plus important étant qu'ici, Sybilla (Eva Green) a un fils, Beaudoin V. Quand elle apprend qu'il est lépreux, Sybilla décide de l'empoisonner pour lui éviter les mêmes souffrances qui affligent son oncle le roi Beaudoin IV. Cette sous-intrigue rend le personnage de Sybilla beaucoup plus complexe et explique sa descente vers la folie dans le dernier tiers du film. On apprend également que le prêtre du village, que l'on voit au début du film enterrer l'épouse décédée de Balian, est son demi-frère et que les tensions entre les deux hommes ne se sont pas matérialisées à partir du néant! De plus, on assiste aux derniers moments du roi Beaudoin IV alors qu'il refuse la dernière communion et à l'affrontement entre Balian et Guy de Lusignan (Marton Csokas) vers la fin du film. Plusieurs autres scènes sont également allongées et apportent aux personnages une profondeur qui faisait cruellement défaut dans la version originale. Même quelques scènes de batailles bénéficient d'ajouts qui contribuent au souffle épique renouvelé de "Kingdom of Heaven".
Alors que la version originale nous offrait un film d'action à caractère historique centré sur les personnages de Balian et Sybilla, la trame narrative élargie de ce "Director's Cut" nous offre une vision beaucoup plus complète des conflits entre les chrétiens et les musulmans, et insuffle à l'oeuvre un niveau de complexité et de sophistication qui la propulse au rang des grands films épiques contemporains.
Pour les aspects techniques, la présentation et les suppléments, que de la classe mes amis. Le transfert anamorphosé est éblouissant de clarté. La palette de couleurs est rendue de manière sublime et le niveau des contrastes et des détails est excellent. Aucune trace de poussières, d'égratignures, ou de problèmes dus à la compression. On retrouve la même qualité côté sonore. La piste audio est très dynamique et procure une des expériences les plus immersives et enveloppantes qu'il m'ait été donné d'entendre. Un vrai délice pour les audiophiles. Veuillez noter que les pistes française et espagnole en Dolby Digital Stéréo présentes sur le DVD de la version originale ont été remplacées par une piste DTS anglaise. Des sous-titres français sont cependant disponibles.
La présentation est élégante et le boîtier de style digipak aux teintes bleutées s'ouvre en quatre sections. Les quatre disques occupent les deux sections centrales, les deux disques du dessus étant insérés dans des panneaux articulés en plexiglas qui recouvrent ceux du dessous. Chacun des disques est orné du portrait d'un des principaux personnages. Le boîtier est inséré dans une jaquette cartonnée dont le verso comporte les informations d'usage. Les menus, joliment animés d'extraits du film, utilisent le même style épuré que le boîtier et sont accompagnés de la musique envoûtante du film.
Les suppléments sont nombreux et de grande qualité. Tout d'abord, les deux premiers disques nous offrent un trio de pistes audio de commentaires. Sur la première, le réalisateur, le scénariste William Monahan et Orlando Bloom nous parlent de la genèse du projet et de leurs contributions respectives. Puisque leur participation a été enregistrée séparément, il n'y a pas d'interaction entre les intervenants sur cette piste, qui demeure malgré tout fort intéressante. La seconde nous offre le propos de la productrice exécutive Lisa Ellzey, du superviseur des effets spéciaux Wes Sewell et du premier assistant-réalisateur Adam Somner (encore une fois enregistrés séparément). Cette piste s'attarde davantage aux aspects techniques et nous donne un bon aperçu de ce qui se cache derrière une production de cette envergure. La dernière piste est l'affaire de la responsable du montage Dody Dorn, qui aborde en détail toutes les différences entre les deux versions du film et nous offre ses propres impressions. Remplaçant le "Pilgrim's Guide" de l'édition initiale, on retrouve le "Enginer's Guide", spécialement créé pour cette version, qui nous offre des notes de production et des anecdotes pendant le déroulement du film. Les sous-titres sont évidemment désactivés lorsque cette option est sélectionnée à partir du menu audio.
Le reste des suppléments se retrouvent sur les troisième et quatrième disques, gracieuseté du producteur Charles de Lauzirika. La pièce maîtresse étant le documentaire "The Path to Redemption" divisé en six parties, trois sur chacun des disques. Il aborde de façon exhaustive la genèse du projet, le casting et la pre production, le tournage en Espagne et au Maroc, le montage et la post production. De plus, on retrouve une multitude de revuettes qui se concentrent sur des aspects spécifiques comme les répétitions avec les acteurs, le design des costumes et des armes, les décors, la préparation du siège de Jérusalem, la musique, le montage sonore et les effets spéciaux. Comme si ce n'était pas suffisant, on a droit à des scènes coupées, des notes de production, des scénarimages ("Ridleygrams"), quelques galeries photo, une revuette ou des historiens discutent de l'exactitude des faits présentés et du compromis cinématographique entre l'authentique et le pratique, une autre revuette sur la création de ce "Director's Cut", la première du film à New York, au Japon et à Londres, et du matériel promotionnel. Ouf... Et il se peut que j'en oublie!
Note: Les revuettes, ainsi que les documentaires des réseaux A&E et History Channel de l'édition originale ne se retrouvent pas sur cette version.
Bravo Sir Ridley. Cette version allongée de "Kingdom of Heaven" restaure la vision d'un réalisateur en plein contrôle de ses moyens, qui dépeint avec rigueur, honnêteté et respect un univers où l'intolérance engendre la violence, mais où de petits gestes remplis d'humanité soulignent un début d'ouverture au dialogue et à la compréhension mutuelle. Ça vous apparaît actuel? Ça l'est, et certains devraient prendre des notes... Bref, comme on dit chez nous, garrochez-vous!
| Film | 9 |
| Présentation | 9 |
| Suppléments | 10 |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 10 |