Dans le monde de la bande dessinée américaine, bien peu ne connaissent pas Alan Moore. Aucun scénariste n'a autant marqué ce milieu: ses réalisations sont dans tous les genres et dans tous les styles. On a pu apprécier son travail dans les pages de comics "mainstream" comme celles de Batman et Superman, mais aussi dans des oeuvres moins connues, par exemple "Swamp Thing" (le personnage dont s'est inspiré Wes Craven pour son film), "Captain Britain", "2000AD", "Miracle Man" et "The Watchmen", son oeuvre la plus célèbre. Les prix qu'il a remportés sont autant nombreux que réguliers: Harveys, Eisners, etc.
Mais Alan Moore s'est aussi démarqué par son étrange personnalité. Peu de gens ont des contacts avec lui, et son attitude (et aussi apparence!) d'ermite y est pour beaucoup. Par exemple, à 40 ans, il a décidé de devenir magicien noir et y a investi tout son temps. On ne parle pas ici d'un simple prestidigitateur, mais bien d'un sorcier, étudiant anciens livres d'incantations et invoquant les esprits. Plus récemment, pour ses 50 ans, il décide qu'il prenait sa retraite du monde du comic (précisant plus tard qu'il ne s'adonnerait qu'à l'écriture de titres indépendants) et qu'il fermerait sa propre compagnie coupant toutes ses relations avec le milieu.
Son attitude en rapport à ses écrits est aussi très particulière. Plusieurs de ses oeuvres ont été adaptées pour le cinéma; notamment, son excellente interprétation des faits entourant les meurtres attribués à Jack L'éventreur, intitulée From Hell. Après en avoir cédé les droits, il s'en est complètement désintéressé, sans même, à ce jour, en voir le résultat final. Au niveau de la bande dessinée, après avoir vu ses droits d'auteurs bafoués, il a coupé tout contact avec les deux principales compagnies de publication (Marvel Comics et DC Comics). Étant donné sa renommée, c'est à peu près le seul scénariste qui peut se permettre un tel affront puisque ces compagnies représentent plus de 90% du marché. Bref, des suites de ces divergences, il a fondé sa propre étiquette, ABC (America's Best Comics), où il peut publier ce que bon lui semble. C'est sous cette bannière qu'il a écrit "League of Extraordinary Gentlemen", avec l'aide de Kevin O'Neill à l'illustration. C'est évidemment sur cette série de six comics que le présent film est inspiré. Étant donné son absence totale d'intérêt au sort réservé aux adaptations de ses écrits, il était donc prévisible que le scénario du film soit écrit par une tierce personne. C'est à James Robinson qu'est revenue cette tâche. Écrivain de comics de renom ("Starman" et "Golden Ages"), ce dernier a aussi écrit les scénarios de quelques films, en plus d'en réaliser un: Comic Book Villain. C'est probablement grâce à sa connaissance profonde du milieu que le scénario arrive quand même à laisser transpirer l'âme du matériel original.
"The League of Extraordinary Gentlemen" est un groupe mis sur pied par les services secrets britanniques, sous la direction de M, pour défendre le pays contre des menaces extraordinaires. Cette équipe est menée par Alan Quatermain (Sean Connery) et comprend le capitaine Nemo (Naseeruddin Shah), l'homme invisible (Tony Curran), Dorian Gray (Stuart Townsend), Dr Jekyll/M. Hyde (Jason Flemyng), Tom Sawyer (Shane West) ainsi que Mina Harker (Peta Wilson). Leur mission est de contrecarrer les plans de The Phantom, qui tente d'instiguer une guerre mondiale, afin de vendre les armes qu'il fabrique. Bref, ils y parviendront (évidemment), non sans peine et multiples surprises.
La comparaison obligatoire avec la bande dessinée est assez élogieuse. Dans l'ensemble, tous les éléments importants sont présents; c'est plutôt au niveau des détails que les changements ont lieu (par exemple la fameuse voiture...). Par contre, le concept général de l'histoire est changé, et d'une façon fondamentale, avec l'ajout du personnage américain Tom Sawyer. Alan Moore, dans son élaboration de l'histoire avait pris soin de choisir des personnages qui, hypothétiquement, auraient pu s'être rencontrés. Ce n'est pas le cas de Tom Sawyer puisque son histoire a lieu dans une tout autre période. Bref, la partie intégration mythique du concept est donc immédiatement handicapée. De plus, ce personnage est écrit d'une façon très clichée: le jeune apprenti maladroit au début qui sauve tout le monde à la fin... Mis à part cette dérogation, le film a quand même quelques lacunes. Les effets spéciaux faits par ordinateurs sont souvent ratés, surtout tout ce qui concerne l'eau: que ce soit des prises de vue dans la mer, ou sous forme de jet. On note aussi que le Nautilus est à grandeur variable; dans certaines scènes, il est immense, alors que dans d'autres il est minuscule, assez pour se faufiler dans les canaux de Venise... La fin, comme la coutume le veut, nous laisse grandement présager qu'un deuxième film est en chantier (d'autant plus qu'une deuxième série de comics vient tout juste d'être publiée). Les rumeurs veulent que, malheureusement, tous les personnages soient joués par d'autres acteurs, mis à part Peta Wilson.
L'image présentée sur ce DVD est une réussite à tous les niveaux. Comme la grande majorité du film se déroule la nuit, un transfert impeccable et surtout une attention toute particulière à la compression était nécessaire. Bref, le résultat est plus que convaincant; aucun détail n'est perdu, même dans les scènes les plus sombres, où les noirs sont parfaitement dégradés, sans aucun blocage. Les couleurs sont aussi admirablement bien rendues, toujours dans les bons tons. Malheureusement, cette très haute qualité visuelle a pour effet pervers de laisser encore plus transparaître la médiocrité des effets spéciaux...
Au niveau de la qualité audio, on est en présence d'un produit qui est loin de briller de par sa subtilité. Le mixage est des plus agressif, avec un usage à outrance du caisson de basses fréquences. De ce côté, les amateurs d'extrême-graves seront grandement satisfaits. Par contre, pour ce qui est de l'ambiophonie, elle laisse un peu à désirer. Utilisée aussi à outrance et de façon très directionnelle, elle ne permet pas une immersion inconsciente dans le film. Les effets présents sont mécaniquement reproduits, sans soucis de l'intégration générale dans l'ambiance du film, ce qui laisse un sentiment de dérangement. Bref, une piste sonore qui décoiffe, mais sans plus.
Au niveau des suppléments, on nous propose pour commencer une série de courts documentaires (qu'il est possible de regarder un à la suite de l'autre) sur toutes les facettes de la production. Tout ce qui a trait au film y passe: comment l'idée est venue au producteur, comment les acteurs ont été choisis, comment les costumes ont été réalisés, etc. Ce segment est un excellent ajout puisqu'il permet une bien meilleure compréhension du film. On nous présente ensuite une série de scènes retranchées. Même si elles ne sont pas toutes pertinentes, plusieurs permettent (ou auraient permises!) d'ajouter une meilleure profondeur aux relations entre les personnages. La plus intéressante est sans doute celle où l'on voit Tom Sawyer avoir de la difficulté à conduire la "Nemomobile"; l'ajout de ce segment aurait permis à plusieurs de mieux accepter ce passage du film.
Finalement, on nous propose deux pistes de commentaires. La première est de Don Murphy et Trevor Albert (les producteurs) ainsi que Shane West, Jason Flemming et Tony Curran (des acteurs). Ce commentaire est souvent amusant et toujours instructif. Le second est de la costumière Jaqueline West, le responsable des effets visuels John E. Sullivan, le responsable des maquillages Steve Johnson et du créateur des maquettes Matthew Gratzner. Ce commentaire est très technique et, même si très instructif, devient rapidement ennuyeux. Il est très dommage que James Robinson ne soit présent nulle part dans les suppléments: sa vision du film vis-à-vis de son expérience du monde des comics aurait été intéressante à connaître. Il était inutile d'espérer les commentaires d'Alan Moore; il faudrait tout d'abord qu'il voit le film...
Bref, les amateurs de comics seront assurément charmés de pouvoir voir ce grand classique de la bande dessinée sur grand écran. Même si le film n'est pas parfait, il n'en demeure pas moins que le DVD est excellent.
| Film | 7 |
| Menu | 9 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 9 |
| Audio | 6 |