Denis Côté est un des réalisateurs les plus atypiques du cinéma québécois. Pour son quatrième film, "Carcasses", il continue d'explorer le quotidien silencieux des laissés-pour-compte de la société. Encore un joyau qui aurait mérité un peu plus de soin et de finition.
Le cinéma de la Belle Province est à la croisée des chemins. Pendant que plusieurs productions empruntent la populaire route principale, certains longs-métrages préfèrent rester en retrait en tentant de se forger leur propre voie vers l'Eden. Depuis quelques années, ces efforts ont donné naissance à un style particulier où le septième art rime davantage avec l'engourdissement des sens qu'avec l'apport d'une trame narrative classique. Bien avant les Rafaël Ouellet et autres Maxime Giroux, Denis Côté avait tenté d'explorer ce filon avec un succès certain. À tel point que son dernier essai a même été présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 2009.
"Carcasses" représente ce terrain où Jean-Paul Colmor entasse tout et n'importe quoi depuis plus de 40 ans. Cet être coloré qui n'a pas la langue dans sa poche aide ses clients en leur proposant des pièces automobiles. Il en profite également pour accueillir sur sa terre l'espace de quelques heures des personnes qui souffrent de trisomie 21.
Le titre évoque l'oasis salvatrice, la parenthèse enchantée où des gens différents trouvent un peu de bonheur et de quiétude. Il y a cet original dont l'existence n'est pas uniquement parsemée de journées répétitives, et ses visiteurs qui ne sont plus jugés en fonction de leur état. L'œuvre en demi-teinte, à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, est donc binaire. La première partie - et la plus intéressante - suit Colmor au travail et dans sa maison. La seconde s'intéresse aux activités de détente et d'évasion de ces étrangers connus.
Comme toujours chez Côté, la démarche artistique est totale. Il n'y a aucune concession, le désir de faire du cinéma d'auteur est bien à l'avant-plan, avec ses qualités et ses défauts. S'il est aisé de trouver le projet présomptueux et que les rares apports musicaux de Mahler peuvent paraître pompeux, le traitement sensible et poétique ne lésine pas sur les silences. La mise en scène naturaliste, d'une lenteur assumée (72 minutes qui semblent parfois paraître le double), est ponctuée de plans fixes et d'une très jolie photographie ombragée.
Bien que souffrant de quelques imperfections (du blocage et une définition des contours qui laissent parfois à désirer), le rendu vidéo demeure agréable, avec ces couleurs précises, ces reflets séduisants et ces contrastes plutôt bien développés. La piste sonore francophone utilise peu les enceintes (des sons de vent émanent toutefois des enceintes), ce qui est compréhensible avec une telle thématique. Les voix claires ne sont pas sans accent, et s'il faut applaudir la présence de sous-titres blancs anglophones, la grosseur des lettres peut donner mal aux yeux.
Film tourné en quelques journées avec un budget dérisoire, "Carcasses" explore un sujet connexe aux documentaires de Benoit Pilon, sans toutefois posséder le même charme humaniste. Les émotions sont rares, c'est plutôt le sens de la vue qui est maximisé. Les dialogues, parfois frais et authentiques, peuvent également être ampoulés, comme ces deux filles qui apparaissent et disparaissent soudainement, seulement pour poser des questions didactiques à l'antihéros.
La magnifique pochette passe du vert au jaune et du gris au blanc en évoquant une ombre et un véhicule. Le menu principal du DVD reprend ce concept, malheureusement statique et sans musique. En guise de suppléments, il faudra se contenter de deux courts-métrages (Rejoue-moi ce vieux mélodrame qui a été réalisé en 2001 et Les jouets en 2005) qui traitent avec sensibilité de l'errance avec une économie de mots et un somptueux noir et blanc.
Depuis ses débuts, Denis Côté explore la marginalité en créant des pièces qui ont davantage d'affinités avec le cinéma européen. Après son superbe poème contemplatif Les états nordiques, son très Dr. Jekyll et M. Hyde de Nos vies privées et son exercice de style en Elle veut le chaos, le voilà toujours ancré dans des histoires cérébrales où les styles, les tons et les sens sont sans cesse sans dessus dessous. C'est ce qui fait le charme de "Carcasses", un intrigant essai dans une filmographie dont le meilleur est encore à venir.
| Film | 6 |
| Présentation | 5 |
| Suppléments | 3 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |