Grâce à la performance plus grande que nature de Sébastien Ricard, "Dédé à travers les brumes" fait presque oublier les quelques défauts mineurs du dernier film de Jean-Philippe Duval. Un hommage senti à la mémoire de Dédé Fortin des Colocs.
Le passé tragique prend de plus en plus d'espace dans le cinéma québécois. Après Polytechnique, c'est au tour de Dédé Fortin de revivre sur les écrans. À la façon du sensible long-métrage de Denis Villeneuve, celui du réalisateur de Matroni et moi n'est pas là pour expliquer les raisons du suicide du chanteur des Colocs. Mais plutôt d'explorer les méandres obscurs et lumineux d'un être hypersensible qui faisait toujours passer le bonheur des autres avant le sien.
Comme le titre l'indique, c'est Dédé (Sébastien Ricard) qui est la tête d'affiche de ce "biopic". De ses cours de cinéma japonais à son premier groupe qui chantait en anglais à ses amours malheureux, la création des Colocs, les difficultés intestines, les spectacles mouvementés, l'échec du mouvement souverainiste, le décès de Pat (Dimitri Storoge), l'accident de Mike (Joseph Mesiano) et ses crises de dépression, l'espace temporel se balade allègrement entre 1985 et 2000 pour redorer la gloire d'un des chanteurs québécois les plus importants de la dernière décennie.
Genre immensément représenté aux États-Unis, la biographie musicale a peu d'équivalents dans la Belle Province, si ce n'est Ma vie en cinémascope qui a remporté un franc succès il y a quelques années. Pour éviter de n'être qu'un crescendo de hauts et de bas, Jean-Philippe Duval a cherché à y insuffler un peu de nouveauté. Tout d'abord par sa réalisation, précise et inventive, qui débute et clôt le spectacle par une belle animation mouvementée. Puis par sa description des lieux, où il n'hésite pas à représenter Montréal en carton-plâtre tout en offrant un simili vidéoclip en forme de cauchemar qui inclut même un léger numéro de claquettes!
Ces écarts de conduite rapprochent davantage le récit de I'm Not There que de Walk the Line sans toutefois réussir à rivaliser avec l'opus de Todd Haynes. C'est que Duval doit continuellement se battre entre sa propre vision d'auteur et un rendu plus populaire - qui est tout de même de qualité - susceptible de faire courir les foules. Par ses non-dits et les dérives du protagoniste dans la neige, l'essence d'un Gus Van Sant apparaît en filigrane. Cela aurait très bien pu être une longue méditation que les mordus de Fortin auraient été au septième ciel. Mais peut-être pas les autres.
Ce qui amène des séquences légèrement plus formatées et prévisibles cherchant à montrer le parcours haut en couleur d'un esprit vif et créatif. Des choix cruels sur certains passages au détriment d'autres tout aussi importants. En désirant toucher à l'essentiel, il est aisé d'effleurer l'anecdote. Comme Che avant lui, la très longue durée est la principale faiblesse de "Dédé à travers les brumes". Les 140 minutes sont à la fois insuffisantes pour traiter dans le détail le personnage tout en étant ici trop longues.
L'espace prédominant des chansons peut expliquer cette tension qui n'est pas toujours au point. Il est normal de leur laisser beaucoup de latitude (il s'agit tout de même d'une fiction sur la vie d'un chanteur populaire) mais parfois, trop c'est trop. Bien qu'ils fassent parler les individus, leurs messages peuvent alourdir le propos. Un symbolisme légèrement trop appuyé qui finit par peser sur la subtilité de l'ensemble, et qui est à l'image de ces dialogues qui manquent parfois de naturel.
L'interprétation sincère amène une bonne dose de crédibilité et d'authenticité. Confier les rôles à des acteurs qui ne sont pas encore des vedettes permet de ne pas identifier ces comédiens à leurs personnages précédents, ce qui est toujours une excellente nouvelle. Il n'y a pas de Roy Dupuis ou de Rémy Girard et ce n'est pas plus grave. Au contraire, la distribution joue à l'unisson et elle soutient favorablement Sébastien Ricard qui devient rapidement la bougie d'allumage de l'entreprise. Il a pu prouver au sein de Loco Locass qu'il savait chanter et son jeu atteint ici une justesse inouïe. Sans jamais singer Dédé, il devient une de ses réincarnations qui ravirait sans aucun doute le principal intéressé.
La musique, incarnée et omniprésente des Colocs, laisse une éclaircie à une chanson de Richard Desjardins. Les pistes sonores francophones, pertinentes sans être éblouissantes, proposent des bruits de voix, d'éclairs, de vent et de multiples instruments. Les dialogues sont généralement aisés à saisir, sauf que le public anglophone sera déçu d'apprendre qu'il n'y a aucun sous-titre pour eux. Les images sont détaillées, accompagnées de jolies textures et d'une très belle définition des contours. En revanche, les couleurs manquent parfois d'éclat et les contrastes s'avèrent parfois trop sombres. Cela n'est toutefois pas le cas lors des dernières scènes, plus éloquentes et ombragées. Parfois, un splendide noir et blanc fait son effet, et l'animation utilisée ne manque surtout pas de panache.
Le boîtier en carton est à l'effigie du chanteur. Le menu principal du DVD reprend plutôt cet élégant dessin animé de chats aux formes diffuses. La mélodie, haletante et émouvante, pique instantanément la curiosité. C'est sur le second disque que se retrouvent les quelques suppléments. Il y a tout d'abord un intéressant documentaire de 25 minutes sur le tournage. Il est possible de voir le cinéaste en action, des lieux de tournage, le souci de recréer l'histoire et la démarche artistique de Sébastien Ricard. Il y a ensuite 13 minutes de scènes inédites. Dans l'ensemble, ces séquences fonctionnent (encore plus de chansons, une séance sur la glace, etc.), mais pas suffisamment pour se frayer un chemin dans le montage final. Le tout se termine par une bande-annonce et un vidéoclip de la pièce "Bon Yeu" qui est accompagnée d'images du long-métrage. Une piste de commentaires du cinéaste et quelques segments plus soutenus sur l'impact de Dédé n'auraient pas été de trop.
S'adressant peut-être davantage aux néophytes qu'aux fans invétérés des Colocs, "Dédé à travers les brumes" est un vibrant hommage qui prend souvent la voie de l'intimiste et des détails primordiaux (les liens avec la littérature de Réjean Ducharme sont nombreux) pour se laisser malheureusement un peu ralentir par sa trop longue durée. Qu'importe, Sébastien Ricard est au sommet de son art et son corps tout entier fait regretter ce chanteur presque mythique disparu beaucoup trop tôt. Une prestation de haut vol qui amène avec elle son flot d'émotions.
| Film | 7 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 4 |
| Vidéo | 7 |
| Audio | 7 |