Au début des années 1970, John Waters fait une entrée fracassante (c'est le moins que l'on puisse dire) dans le cinéma américain. Waters sera surnommé le roi du mauvais goût et pour cause. Il débute sa carrière en réalisant de courts films muets en 8 mm et réalise son premier long métrage, Pink Flamingos en 1972. Ce film est présenté dans les festivals de cinéma indépendant et ne peut être projeté avant minuit. Il met en vedette le célèbre travesti Divine, l'acteur fétiche de Waters. Le film raconte l'histoire de deux familles en compétition pour devenir la famille la plus dégoûtante du pays. La scène où Divine déguste une crotte de chien est devenue l'une des plus tristement célèbres de toute l'histoire du cinéma underground américain. D'ailleurs, Waters déclarera qu'à chaque fois qu'un spectateur vomit à la vue d'un de ses films, il est ému comme s'il assistait à un "standing ovation".
Bon, je crois que ce préambule place bien le personnage. Waters est obsédé par la culture populaire, voire le bas de gamme. La plupart de ses films de l'époque (Female Trouble, Polyester) sont dans le même style. Puis, à la fin des années 1980, il réalise des films beaucoup plus commerciaux et susceptibles de plaire à un plus large auditoire. C'est ainsi qu'il réalise la première version de Hairspray en 1988 et une parodie de Grease intitulée Cry Baby qui met en vedette Johnny Depp. Le film dont il est question ici, "Serial Mom" réalisé en 1994, s'inscrit davantage dans cette veine plus politiquement correcte, encore que...
Kathleen Turner (dont les beaux jours sont déjà derrière elle) incarne Beverly Sutphin, une mère de famille respectable qui habite dans une tranquille petite banlieue avec son mari et ses deux enfants. Beverly est une épouse compréhensive, une mère aimante et une amante de la nature qui s'adonne au recyclage comme s'il s'agissait d'une religion. Le problème de Beverly, c'est qu'elle croit beaucoup à ses principes et qu'elle est prête à tout pour les faire respecter. Vraiment à tout! Elle ne supporte pas que son fils adolescent soit critiqué par un de ses professeurs qui considère inquiétant son goût extrême pour les films d'horreur. Elle écrasera donc ledit professeur avec sa voiture. Sa fille se fait larguer par son petit ami? Elle l'éventrera avec un tisonnier en pleine vente de charité (et aura un peu de difficulté à se débarrasser du foie de sa victime). Son mari dentiste a maille à partir avec un client difficile? Elle éliminera le client et sa femme à coups de ciseau de couture. J'en passe et des meilleurs.
Évidemment, nul besoin de préciser qu'il s'agit d'une comédie noire. Mais ce n'est pas le plus intéressant dans ce film. Ce qui m'a plu particulièrement, c'est le regard particulièrement lucide, voire prémonitoire, que Waters pose sur la société. Il dénonce les excès des écologistes intégristes (Beverly veut tuer une voisine qui refuse de recycler) ; il dénonce également l'hyper médiatisation des faits divers. Lorsque Beverly est enfin arrêtée, elle devient pratiquement une héroïne nationale. On la surnomme "Serial Mom" et les t-shirts imprimés à son effigie font fureur dans tout le pays! Son procès n'est pas terminé, que Suzanne Sommers (dans un hilarant caméo) annonce déjà qu'elle jouera le rôle de Beverly dans un téléfilm.
La distribution du film est parfaite. Certes, Waters engage quelques-uns de ses acteurs fétiches (dont Mink Stole dans le rôle d'une voisine terrorisée par Beverly et Pattie Hearst dans le rôle d'une jurée qui paiera cher le fait d'avoir porté des souliers beiges après la saison estivale) mais il fait appel à des acteurs ne faisant pas partie de son écurie habituellement. C'est ainsi que Kathleen Turner et Sam Waterston placent leur talent à la disposition de Waters. Ricki Lake joue le rôle de la fille des Sutphin. La réalisation est assez sage, mais Waters se devait, pour réussir ses effets, de placer son action dans un environnement quotidien et ordinaire. C'est d'ailleurs cet aspect qui fait tout le charme du film.
Le DVD est bourré de suppléments fort intéressants. Plusieurs documentaires, soit sur le tournage du film, soit sur la carrière de Waters sont inclus. De plus, nous avons droit à un commentaire audio de Turner et à deux commentaires du réalisateur (l'un avec sa star, l'autre seul)! Pour une fois, les suppléments sont pratiquement aussi intéressants que le film, et ils ajoutent à l'œuvre, rendant son écoute encore plus captivante (ce que devrait toujours faire tout bon supplément).
Pour moi, ce film, de par sa portée sociale est l'un des plus intéressants des années 1990 et il est certainement méconnu. Si vous ne le connaissez pas, je ne peux trop vous suggérer l'achat de cette pièce de collection!
| Film | 9 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 9 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 8 |