Il y a des films qui méritent le coup d'œil uniquement pour la composition fascinante de leur protagoniste principal. "Tracks" fait partie du lot. Sans Dennis Hopper, cette vue bavarde ne mériterait pas le moindre intérêt. Mais avec un casting éclairé, la normalité a bien meilleur goût.
La guerre du Vietnam a le dos large. Un sergent (Dennis Hopper) rapatrie le corps de son confrère tué au front. Pour arriver à destination et l'enterrer sereinement, il prend un train qui traverse une partie des États-Unis. Pendant le trajet, il multiplie les conversations avec des gens bizarres et il tombe amoureux d'une jolie demoiselle (Taryn Power). Rapidement, les démons du passé le rattrapent et les hallucinations se mélangent à la réalité. Les combats ne sont pas terminés, ils ne font que continuer.
Cette œuvre, facilement une des meilleures du cinéaste Henry Jaglom, est estampillée du début à la fin du sceau de son scénariste et réalisateur. La première partie amène son lot de conversations inutiles et sans fin. Pendant un long moment, les personnages parlent de nombreux sujets moyennement superficiels comme le baseball, le yoga, la façon de manger un poulet et le tarot. Il y a même des comparaisons entre l'acte sexuel et les échecs qui passent par les multiples positions. Le goût de décrocher est très présent, mais il faudra prendre son mal en patience.
Graduellement, ce huis clos se déroulant presque uniquement dans un train intrigue par ses anomalies. Les situations ne sont pas toujours aussi limpides qu'elles n'y paraissent et la profondeur naît d'individus en apparence unidimensionnels. L'humour a beau séduire à plusieurs endroits, ce sont pourtant les questionnements qui vont tourmenter continuellement le spectateur. Jusqu'à cette finale glaçante, pas spécialement imprévisible, mais qui laisse pantois.
C'est grâce à la performance assez hallucinante de Dennis Hopper que "Tracks" marque des points. En apparence, il est sain d'esprit, seulement un peu timide. Cependant, ce grand acteur ne peut jamais être normal très longtemps et les doutes viennent le hachurer subtilement. En ne versant pas dans la caricature, le méchant de Speed fascine autant qu'il rebute. La sympathie à son endroit vient naturellement et elle ne peut disparaître totalement malgré ses actions qui dépassent parfois la raison.
Les images de ce drame tourné en 1976 ne sont pas particulièrement éclatantes. Des grains et des égratignures apparaissent à de nombreux endroits, alors que les contrastes sont parfois problématiques. Les touches de bleu et de rouge viennent néanmoins sauver la mise et elles donnent des atmosphères lugubres, apparentées à la psyché ambiante. Les couleurs manquent de vie, mais la qualité des détails est appréciable. La musique aérée devient humoristique si l'oreille écoute avec attention les paroles, toujours adaptées aux situations. La piste sonore mono est désuète et sa principale fonction est de bien soutenir les voix. Plusieurs acteurs mâchent l'anglais (Hopper est un pro dans ce domaine), alors il ne sera pas surprenant de recourir aux très jolis sous-titres anglophones jaunes.
Sans rien connaître de ce long-métrage, ce n'est pas la pochette fade qui encouragera le visionnement. Un drapeau américain figure derrière un Dennis Hopper qui semble un peu perdu. Quelle originalité! Le menu principal du DVD reprend cette pose. Rien ne bouge et aucune mélodie ne se fait entendre, ce qui est très triste. Au moins, une piste de commentaires est incluse en guise de suppléments. Sur papier, entendre les propos du réalisateur et de l'acteur principal est plus qu'alléchant, sauf que le résultat déçoit amèrement. Ces deux hommes ne passent pas beaucoup d'observations très profondes. Ils préfèrent rire des répliques en prenant tout avec un grain de sel. Dommage.
Cette odyssée déboussolante au royaume des séquelles de guerre n'est pas particulièrement originale. "Tracks" ne vaudra jamais les grandes œuvres du genre (comme The Deer Hunter qui a pourtant été tourné deux années plus tard) et le film est très long à démarrer. Sauf qu'une fois que le train atteint sa vitesse de croisière, il captive par ce suspense ambiant et ce remarquable personnage que campe un Dennis Hopper possédé, hanté par le désir de mener une existence normale. Deux qualités indéniables qui méritent le détour.
| Film | 7 |
| Présentation | 2 |
| Suppléments | 2 |
| Vidéo | 6 |
| Audio | 6 |