Après dix années de sevrage (The Rainmaker remonte à 1997), l'illustre cinéaste Francis Ford Coppola retourne à la réalisation avec "Youth Without Youth", une adaptation personnelle du roman de Mircea Eliade. Si le sujet ne manque pas d'intérêt, le traitement déconcerte royalement.
En 1938, un professeur de linguistique (Tim Roth) est frappé par la foudre. Tout d'un coup, il se met à rajeunir. Ces nouvelles années rajoutées au compteur lui permettent de s'apprêter à une tâche longue et tortueuse sur le langage. En cours de route, il repense toutefois à son amour perdu et revoit une femme qui lui ressemble étrangement. Serait-ce elle ou ce n'est que le fruit de son imagination? Entre la raison de la science et les sentiments du cœur, l'œuvre d'une vie peut balancer d'un côté comme de l'autre.
À bien des égards, ce nouveau récit est le plus ambitieux de Coppola depuis son chef-d'œuvre Apocalypse Now. Une mise en scène étudiée, des plans qui sortent de l'ordinaire et une musique soignée. Une superposition d'espaces temporels, une trame narrative qui visite de nombreux pays et de multiples genres cinématographiques (du film d'espionnage au suspense, du drame à la romance avec quelques pointes d'horreur), tout en étayant sur des données politiques et historiques. Et il y a de bons comédiens, introspectifs et crédibles. De Bruno Gantz et son visage plein de candeur à Tim Roth et ses métamorphoses réussies, l'interprétation ne manque pas de classe.
Surtout que la prémisse est en phase avec le cinéaste derrière le sublime The Conversation. La majorité de ses longs-métrages ne flirtent-ils pas avec l'intemporalité? Que ce soit la figure éternelle du Parrain, l'icône du général qui ne veut pas perdre son aura, ce Dracula revigoré et ces grosses compagnies d'assurances inattaquables, la vie est sans cesse repoussée dans ses moindres retranchements. Et pour un réalisateur qui a parfois flirté avec la médiocrité (Jack), cette renaissance peut avoir du bien. Sauf que l'engrenage est rouillé. Malgré toutes ses promesses (et elles sont nombreuses), "Youth Without Youth" souffre d'un immense manque de cohésion. Les différentes situations sont rarement liées entre elles, ce qui laisse le spectateur dans le flou le plus total. Au départ, il s'agit d'une variation un peu désuète sur le thème du plus flamboyant The Fountain. Tout d'un coup, l'adaptation très littéraire devient bordélique, offrant des possibilités insoupçonnées qui ne seront jamais réellement remplies. C'est déjà beau de nager dans les mêmes eaux que le fascinant Naked Lunch de David Cronenberg, mais il faut avoir quelque chose à dire. Ce qui n'est pas le cas de Coppola.
Après avoir décroché plus d'une vingtaine de fois en ces 125 minutes qui en paraissent parfois le triple, l'incompréhension et surtout la frustration se font ressentir. Ces doubles ou ces chimères sont réelles ou il s'agit simplement d'un rêve? Ou d'un procédé à la 12 Monkeys où une rencontre intemporelle a eu lieu? Dans tous les cas, les clés de l'énigme doivent être contenues dans le livre de Eliade qui semble à tout le moins supérieur. Un peu comme le récent Le piège américain, le scénario bordélique met complètement k.o. les belles promesses de la production. Surtout que la photographie est superbe, avec ses beaux paysages et cette reconstruction soignée de l'époque. Les couleurs sobres font fi de la présence de blocage et elles deviennent de plus en plus impressionnantes au fil du visionnement. La justesse des contrastes permet une bonne évasion avec les zones sombres et elle empêche la confusion lorsque des retours dans le temps sont exercés. La musique d'Osvaldo Golijov mérite également le détour tant elle est riche, se voulant tour à tour classique, religieuse, lumineuse et stressante. Les pistes sonores anglophones et francophones en Dolby Digital 5.1 demeurent toutefois discrètes, utilisant les différentes enceintes uniquement pour faire ressortir de la pluie et du tonnerre. Les voix toujours audibles et la qualité de la traduction française sont généralement suffisantes pour ne pas recourir aux très beaux sous-titres jaunes.
La pochette rouge touche souvent le sublime, avec son beau paysage de séduction et ses roses rouges évoquant la passion. Le menu principal du DVD montre un livre avec des pages qui défilent. Si la musique sobre s'avère intéressante, les minuscules icônes se perdent un peu dans l'ensemble. La qualité des suppléments n'est également pas à rejeter. Outre onze publicités de Sony Pictures et un segment présentant le générique du film, il y a trois documentaires généralement pertinents. Le premier montre le réalisateur en tournage qui parle du livre et des comédiens. Le deuxième, beaucoup plus soutenu, est un long exposé sur la musique utilisée. Golijov évoque son travail et on l'aperçoit en pleine répétition avec son orchestre. Magique. Il y a finalement un essai assez instructif sur le maquillage, son utilité et sa façon de tromper le spectateur malgré un modeste budget. Le tout se termine par une piste de commentaires un peu trop pointue du cinéaste qui dévoile sa démarche et les métaphores incrustées dans les images. Cela n'aide toutefois pas beaucoup à une meilleure appréciation de l'opus.
À force de trop vouloir en faire, la production s'emmêle rapidement les pieds dans le tapis, tombe face première et voit des étoiles. Peut-être est-ce une façon de Coppola de se muter en Lynch en l'espace de quelques heures. Dommage que son récit, si prometteur, tienne rarement la route et qu'il soit si inégal. Mais peut-être qu'en multipliant les visionnements et en enfilant les cafés...
| Film | 5 |
| Présentation | 7 |
| Suppléments | 7 |
| Vidéo | 8 |
| Audio | 7 |